Le crâne chauve, l'air presque humain, l'unité robotique était dans l'ouverture de la porte. Son regard enfantin et émerveillé lui donnait un air benêt, et ses bras ballants le long de son corps ne pouvaient adopter position plus gênante. Il attendit sagement la réponse de son interlocutrice, tout en respectant la courtoisie et en restant à l'extérieur de la cabine de Shae. Il savait qu'il ne fallait pas empiéter sur l'espace vital des êtres humains. Et en particulier leurs vies privées.
« Bon sang Cadischac ! Tu m'as fichu une peur bleue. Depuis quand es-tu là ?
– Depuis 36 secondes exactement. J'attendais que vous terminiez votre conversation avant de me présenter. Mais, vous vous êtes retournée si brusquement que je n'ai pas eu le temps de signaler ma présence. Je m'en excuse. »
Le ton était neutre. La voix était humaine. Tout ce qu'il y avait de plus banal. On n'entendait pas d'aspérité, ni de son rauque ou trop aiguë. On pouvait la confondre à celle d'un homme qui tenterait d'être le plus anodin possible. Cadischac n'était pas indifférent à la situation pour autant, car dans ses circuits positroniques, il savait bien que son rôle était de trouver une solution à un problème, tout autant que celui de réconforter son partenaire de travail.
« Tu as entendu toute la conversation ?
– Depuis la coursive, oui. Toute la conversation. Il semblerait que nous ayons un sérieux problème a régler dans les prochaines heures, au risque de nous voir échouer dans notre mission de surveillance des voies spatiales. Si nous échouons, je ne sais pas ce que je deviendrais... mannequin peut-être. Même si je n'ai jamais aimé la mode. »
Shae leva un sourcil. Maintenant, elle comprenait pourquoi elle ne passait pas beaucoup de temps avec l'entité robotique qui cohabitait avec elle : le flot de parole incessant et l'humour douteux du synthétique n'était pas ce qu'il y avait de plus agréable. A bien y penser, elle préférait plutôt le son calme et reposant des moteurs dans la carlingue plutôt que les déblatérations ininterrompue d'une intelligence artificielle. Il fallait cependant reconnaître à Cadischac les facultés mentales inouïes, même pour un être de son genre. Il était capable d'analyser et calculer les trajectoires dans l'espace en une fraction de seconde.
Il lui avait déjà expliqué une fois. C'était une affaire d'allocation de mémoire et de recoupement de données. Il passait son temps à regarder les étoiles et étudier les moindres déplacements des corps célestes. Lorsqu'il parvenait à pointer son télescope sur un vaisseau ou un météore en mouvement, il en étudiait les moindres translations. Il avait mémorisé la carte de toutes les exoroutes et localisé dans les franges supérieurs et inférieures la position de tous les puits. Il pouvait savoir, en observant un corps se déplacer pendant quelques secondes, quelle était sa destination exacte, et la trajectoire qu'il prendrait.
« Alors tu sais quel travail nous attend. Je ne sais pas pour qui ils se prennent, mais ils sont en totale violation des accords du conciliat.
– Nous devrions contacter l'agence spatiale ou le cercle scientifique.
– Malheureusement nous manquons de temps. A peine commenceraient-ils à se pencher sur la question que nous serions déjà confrontés au pire. Il nous incombe de gérer cette situation avec nos compétences. Nous ne sommes pas ici pour nous dédouaner dès qu'un problème pointe le bout de son nez. (elle esquissa un léger sourire en coin, le regard malicieux)
– En effet. Votre optimisme a soudainement provoqué en moi un sentiment d'exaltation intense. Par où commence-t-on ? »
Elle fit signe au robot de la rejoindre sur la nacelle. A sa droite, il y avait un tabouret que l'on pouvait tirer du mur et déplacer dans toute la pièce. Cadischac, bien qu'il n'ait pas eu le besoin biologique de s'asseoir pour reposer ses muscles, préféra s'en servir pour se mettre à la hauteur de la scientifique. Il insistait toujours pour forcer à trouver l'égalité avec les humains, même si cela demandait de réaliser des gestes superflus.
« J'ai besoin de savoir si tu peux calculer la trajectoire potentielle de la nef mercurienne ainsi que des 16 vaisseaux qui vont suivre en fin de journée. (dit-elle en lui tendant un holopad rempli de courbes et de vecteurs tri-dimensionnels)
– Cela pourrait prendre quelques minutes. Le temps que je parvienne à trouver les résultats concrets, la nef aura déjà traversé l'anneau et sera propulsée dans la seconde partie de la voie spatiale. De plus, je ne puis certifier une exactitude sur mes conclusions. J'estime ma marge d'erreur à environ 0,08%. Je peux l'amener à moins si...
– Enfin R. ! peux-tu le faire, oui ou non ?
– Je peux le faire, oui madame ! »
Elle plongea son visage intensément dans la paume de ses mains et se massa les tempes du bout des doigts. Un long gémissement s'ensuivit, avant qu'elle ne se remette sur son écran, comme piquée par une abeille.
« Il y a tout de même une chose que je n'arrive pas à m'expliquer. La nef pourrait provenir de n'importe où, mais aussi loin du centre héliosien, cela m'étonne d'autant plus. Je suis curieuse de savoir ce que font ces historiens si loin de leur planète natal. Ils ont du mettre des mois avant d'atteindre cette position.
– D'après mes calculs : 6 mois et 28 jours selon les standards telluriques.