Dans le vide spatial, le puits à gravité O-108, située à l'embouchure de l'orbitale panathénaïque, amorçait sa rotation dans le sens horaire inverse. Le silence le plus complet régnait sur la scène. Un silence glacé et imperturbable. Les lumières clignotantes des nombreux modules reflétaient l'activité interne de l'anneau. Les champs électromagnétiques étaient perturbés, l'espace-temps était plié, les lois de la physique étaient modifiées.

Le transporteur de troupe filait droit vers le cercle, lui aussi dans un silence olympien. Les réacteurs nucléaires poussaient le vaisseau et le gardait à une allure raisonnable de quelques dizaines de kilomètres par secondes. Déjà, au loin, on pouvait voir les scintillements de la station spatiale. Il ne restait que quelques minutes avant que le vaisseau ne traverse le puits à gravité, le propulsant dans l'immensité de l'espace, loin des routes établies, loin du système solaire, pour un voyage sempiternel.

Sur les quais du transporteur, Thomus pensait à Shae. Et, pour la deuxième fois en une seule journée, alors qu'il pensait à elle, la quartier-maître Gelardi l'interrompit pour le demander sur le pont. Surpris et pensant parler à Shae d'un sujet important, il s'y précipita en courant et y arriva en quelques secondes. Son instinct avait vu juste. Le capitaine était en communication avec cette dernière, elle avait les yeux plus rouges qu'auparavant.

Entendant les pas de sa recrue, le capitaine se retourna et l'invectiva :

« Vous voilà ! Nous avons un problème. L'unité synthétique refuse de nous laisser prendre notre trajectoire initiale et effectue actuellement une rotation de l'anneau à gravité. Il semblerait qu'il ait décidé de ne pas tenir compte de notre avis et d'agir pour le bien de ses composants électroniques. Madame Deradienne nous dit que vous pourriez nous aider. »

Shae n'était pas présente sous forme d'hologramme, mais il entendit sa voix à travers les hauts parleurs. Le vaisseau étant de plus en plus proche, elle était en communication directe et ajouta :

« Thom, tu m'as toujours dis connaître les synthétique. N'y a-t-il pas un moyen de le convaincre de ne pas vous envoyer dans un demi-siècle d'errance ? »

Thomus Patricoeur était loin d'être désemparé, au contraire. Il s'avança d'un pas assuré vers le centre de la salle et leva la tête dans un signe de réflexion, comme pour répondre à la voix de Shae dans les hauts-parleurs, alors que les micros n'étaient pas forcément situés en haut. Le capitaine l'observait, une étincelle dans les yeux. Quelque chose en la recrue Patricoeur le fascinait. Il avait face à lui un homme deux fois plus jeune, mais deux fois plus courageux.

La jeune recrue ne dit rien dans un premier temps alors que les secondes s'écoulaient. Il restait un peu plus de 10 minutes avant la traversée du puits. Thomus, de part son expérience, connaissait les robots, c'était vrai. Mais trouvé une échappatoire à ce dilemme n'était pas la chose la plus aisée qu'il lui avait été demandé. Il était prostré au milieu du pont, les officiers et le capitaine avaient les yeux rivés sur lui. Comme si leurs destinés toutes entières reposaient sur ses épaules.

Il sentit le poids de ces regards sur lui. Néanmoins, sa posture était immuable, le regard droit devant lui. Sa vision périphérique lui permit d'étudier la moindre aspérité autour de lui. Il connaissait l'officier chargé du quart. Un père de deux enfants, marié à une titanienne du Syndicat Libre, juste et serviable. Il y avait aussi les assistants, d'honnêtes citoyens ayant eux aussi des familles et des amis sur les mondes habités du système solaire.

Son regard se porta sur Gelardi, qu'il n'avait jamais vu aussi angoissée que maintenant. Elle tapait du pied dans un rythme beaucoup plus soutenu que l'accoutumé, les poings sur les hanches. Il ne connaissait pas son histoire, mais d'après ce qu'il avait vu d'elle, l'idée de partir à la dérive temporairement la répugnait au plus haut point. Enfin, il y avait le capitaine. Un homme brave. Un homme qui avait mis le sort de tout son équipage sur une jeune recrue. Il n'avait pas le droit de se dévoiler devant tant de responsabilités.

Ça y est, il l'avait. Il avait l'argument qui lui permettrait de changer la donne, de modifier le mode de pensée de l'unité robotique et éviter à tout le monde une catastrophe sans précédent. Dans les prochaines minutes qui suivraient, il devrait user de la plus grande des adresse, au risque d'échouer.

« Mettez-moi en relation avec R. Cadischac. »

L'assurance dans sa voix, sa manière d'ordonner, la maîtrise de son corps. Le capitaine eut un léger sourire en coin en entendant cette phrase. Son buste bascula en avant, dans un geste mêlé de curiosité patente et de tension palpable. Tous deux savaient que Thomus avait une idée derrière la tête. Il ne restait plus qu'à tenter le tout pour le tout.

On parvint à trouver un canal direct avec le compartiment dans lequel s'était enfermé Cadischac. Son visage insensible apparut en grand sur les écrans, devant tout le monde. Le synthétique donnait à ce moment là l'impression d'être d'une espèce supérieure. Le gardien d'un passage qu'il fallait convaincre. Rarement les robots avaient tant d'importances que lorsque leurs circuits les poussaient à l'action. C'est en cela que Thomus les détestait.

Pragmatiques, faillibles et incohérents à la fois, les robots avaient toujours été une partie étrangère de sa vie. Toute sa vie, il avait tout fait pour ne jamais avoir à traiter avec ces derniers, qu'ils soient de l'acabit des synthétiques, des androïdes ou même des domestibots. Le caractère empirique de leurs modes de pensée l'avait couramment rebuté. Aujourd'hui, il devait traiter avec le plus abouti d'entre eux, dans un contexte des plus critique.

C'est le synthétique, d'ailleurs, qui prit la parole en premier, assurant la détermination de ce dernier à dominer jusqu'au bout la partie :

« Monsieur Patricoeur, je suis content de voir que vous vous portez bien.

– Je ne suis pas ici pour vous faire part de mon état de santé, R. Cadischac, mais vous convaincre de remettre l'anneau du puits à gravité dans sa disposition originelle.

– J'ai bien peur, cher ami, que cela me soit impossible pour le moment. »