Flavius, le second homme, s'était exprimé avec un enthousiasme exagéré. Il étendit les bras et pointa à quelques cinq-cent mètres plus loin des lueurs dans la nuit. Au fond, entre deux massifs rocheux, une caravane était bel et bien là. Plusieurs bulles drapées d'un blanc aussi pur que l'ivoire formaient diverses tentes et roulottes. Aucune ficelle ne les retenait au sol, aucune roue ne les faisait avancer, aucun animal ne les tirait.

C'était comme un village posé au milieu de nulle part que l'on aurait fait poussé comme des champignons. Dans le campement seuls quelques hommes étaient assis autour d'un feu, d'étranges bâtons pendaient dans leur dos, attachés à une sangle qui faisait le tour de leurs bustes. Ils portaient des casques cirés et avaient à leurs pieds des bottes fines aux semelles renforcées.

Lorsqu'ils arrivèrent au campement, Marcus fit rapidement les présentations, lâcha quelques prénoms que les deux napoliens oublièrent et les enjoignit à le rejoindre dans la tente principale, au centre du campement. Autour de cette dernière, pendue à sa base, était accrochée une immense bouée sombre dont ils se servaient certainement pour faire du lest et l'empêcher de s'envoler avec le vent. Karl n'observa aucune trace de combats contre les hommes lézards, ce qui n'eut d'effet que d'augmenter sa méfiance.

Lorsqu'ils entrèrent dans ce qu'ils croyaient être une tente, Abelys et Karl se rendirent compte qu'il s'agissait d'un bâtiment aussi solide que de la pierre. Et pourtant, l'armature était d'une finesse sans pareil et l'on aurait dit un tissu de loin – sauf qu'il ne flottait pas. Ils étudièrent chacun des recoins de la pièce en essayant de comprendre l'étrange roulotte dans laquelle ils se trouvaient. Ils n'avaient jamais vu pareille chose.

L'espace intérieur faisait près d'une cinquantaine de mètre carrés et se présentait comme une alvéole géante. Des portes lisses étaient disposées régulièrement à distances égales pour rejoindre ce qui était certainement des chambres. Au milieu, une petite table en une matière carbonée, aussi plate qu'un galet et taillée comme un diamant, faisait la taille d'un demi-homme. Tout était maculé d'un blanc lumineux et froid. Des frises métalliques longeaient ça et là les parois et s'entremêlaient de façon aléatoire.

« Impressionnant, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, croyez-moi. Vous êtes dans ce que nous appelons une spationef. C'est grâce à cet appareil que nous effectuons nos voyages.  »

La jeune chasseuse se précipita vers la table au centre. Elle venait d'y voir une étrange lumière verte clignoter et voulait comprendre de quoi il s'agissait. Derrière elle, Karl devenait de plus en plus tendu. Il n'avait pas encore dégainé son arme, quelque chose en lui le poussait à déguerpir, tandis qu'une autre force, plus brute, plus instinctive, le suppliait de rester.

Derrière eux, Flavius, accompagné de deux hommes, fermèrent les portes du bâtiment, piégeant les deux comparses à l'intérieur. Pourtant, rien ne signalait qu'ils étaient en danger. Les étrangers, tous autant qu'ils étaient, ne faisaient montre d'aucune menace. C'était comme s'ils n'étaient pas avec eux. Ils allèrent se poser devant des tablettes sombres desquelles jaillirent une multitude de traits lumineux et manipulèrent les reflets comme on pianotait un instrument de musique.

Marcus s'approcha de la table au centre en toute quiétude et s'y appuya avec les paumes de ses mains. Le torse en avant, il prit une longue inspiration avant de présenter :

« Cela ne va pas être agréable mais nous manquons de temps. C'est déjà un miracle que vous ayez accepté de nous rejoindre sans faire d'histoire alors je vais tâcher de respecter votre civilité en vous donnant le plus de réponses possibles.

– Où sommes-nous ? Interrogea Karl sur un ton incisif.

– Vous retournerez dans votre village, je vous donne ma parole. En attendant, nous avons seulement besoin de votre aide pour une petite chose.

– Et bien, surenchérit Abelys, dites ce que vous avez à dire et nous partirons. »

Tout à coup, les deux villageois sentirent une étrange sensation de flottement, avant de retomber sur leurs pieds. Quelque chose venait de faire trembler l'alvéole géante dans laquelle ils étaient. Un tremblement de terre ? Par réflexe, Karl attrapa l'un des pilonnes qui maintenait le toit, quant à Abelys, elle s'aida de la table, s'approchant de la figure droite et confuse de Marcus.

Ce dernier ne s'était pas transformé en horrible créature, c'était déjà ça. Au contraire, il avait gardé sa mine heureuse et un regard brun empli d'empathie. Pourtant, une pointe de nostalgie venait noircir son portrait, comme s'il avait causé on ne sait quel tort. Trahison, se dit-elle, ils n'auraient jamais dû accepter d'entrer. Abelys dégaina sa dague et profita d'être à proximité de l'étranger pour la lui placer sous sa carotide.

« Bon sang vous allez nous dire ce qu'il se passe ou je vous jure que… Grogna-t-elle tout en resserrant son emprise sur le vieil homme.

– Calmez-vous, cria Marcus sous la menace, je vais tout vous expliquer. En attendant je vous en prie, rangez cette lame, elle ne vous est d'aucune utilité ici. Vous êtes en sécurité, je vous le promets. »

Flavius et les autres hommes s'étaient tournés vers la scène avec stupeur. Karl était resté en retrait, observant tout cela de loin. Il était devenu spectateur. Même s'il était logique de le faire, il ne voulait pas sortir sa hachette. Quelque chose lui disait que c'était une manoeuvre inutile. Il ne saurait simplement pas dire quoi. A travers une fenêtre, il vit que le soleil avait totalement disparu. Il faisait nuit noir.

« Nous avons besoin de vous pour résoudre un problème épineux que notre peuple rencontre. Nous vous emmenons simplement sur Hay Bay, vous nous aidez à régler notre problème, et on vous ramène chez vous. C'est aussi simple que cela.

– On n'ira nulle part, ouvrez la porte. (Elle baissa finalement son arme, avant de continuer vers son compagnon) Karl, on se tire d'ici.