Abelys Lombard avait grandi dans un milieu protecteur et casanier depuis le départ de son père pour la capitale Napolis. Elle n'avait que peu de souvenirs de cette figure paternelle qui oscillait entre tendresse et réprimande. Lorsqu'elle comprit que le chagrin de sa mère était trop grand et que rien ne la réconforterait, elle décida de partir du foyer familial. Abandonnant ses deux frères et sa petite soeur.
Sa jeunesse consista à chasser les wavars des falaises et voler les fromages de la famille Tollyban. Lorsqu'elle croisa la route de Karl, elle le prit d'abord pour un excentrique profitant de sa position. Il était fils de chef de clan, elle, une vagabonde. Mais les deux enfants accrochèrent très vite et devinrent proches. Ils partageaient les même désirs, faisaient les même bêtises.
Parfois, elle observait ses gestes, scrutait le moindre de ses mouvements. Elle aimait l'épier de loin, le regarder se concentrer sur des choses et d'autres. Elle le trouvait apaisant, rassurant lorsqu'il était proche. Il devint rapidement une sorte de grand frère pour elle. La famille des Homan s'habitua à sa présence. Bien qu'elle garda ses distance, on s'occupa d'elle comme d'une troisième enfant.
Aujourd'hui, c'est côte à côte que les deux jeunes avançaient dans la nuit ténébreuse. Elle prenait les devant, une lanterne à la main. Ils n'avaient pas pris les chevaux, ces derniers étaient bien trop fatigués et un tel voyage les aurait achevé. Leurs gourdes étaient assez pleines pour deux allez-retour, dans l'éventualité où ils se perdraient, ou pire... Mais elle n'aimait pas penser à pire. L'optimisme ne l'habitait que trop.
« Tu penses qu'ils disent la vérité ? »
Les deux étrangers devant eux étaient trop loin pour entendre. Elle avait parlé très bas pour que sa voix ne porte pas plus loin que quelques mètres. Karl, derrière, n'avait pas répondu dans l'immédiat. Il était en pleine réflexion et observait les étoiles au dessus de leur tête. Il y avait quelque chose d'anormal là haut. Il ne sut dire quoi. C'est comme si les astres n'étaient plus les même, et pourtant les constellations étaient toujours là.
« Quoiqu'il en soit nous allons vite le découvrir. Et s'ils nous ont menti pour nous mener en embuscade, tu as ta dague et moi ma hachette. On doit se préparer à dégainer... Juste au cas où.
– Il n'y a pas de raison, ils avaient l'air sincère. Je peux sentir ce genre de choses.
– Peut-être pour des gens du village, parce-que tu les connais. Tu as l'habitude de vivre avec eux. Mais d'illustres inconnus... J'en doute.
– Qu'est ce que tu en sais, d'abord ?
– Je le sais parce que j'ai observé leurs broderies. Et quelque chose me dit qu'ils ont trop de vêtements là dessous pour une chaleur pareille.
– T'es couturier toi, maintenant ?
– Ecoute...
– Tout va bien derrière ? »
Sans le savoir, les deux acolytes venaient d'élever la voix. Après rassurer rapidement les étrangers en leur répondant par l'affirmative, ils reprirent la route en silence. Elle observa alors les détails de leurs tenues pour en avoir le coeur net. Devant eux, les deux hommes marchaient sereinement, à une cadence soutenue mais facile à suivre. Tendant sa lanterne plus en avant, ses yeux se plissèrent en quête d'indices.
Les plis de leurs toges venaient parfois rencontrer des dessous plus épais qu'à l'accoutumé. En effet, il y avait bien du matériel là dessous, mais pas d'arme. Ou bien ils résistaient bien à la chaleur, ou bien ils cachaient leurs vêtements. Mais quel drôle d'individu cacherait ses habits sous d'aussi épaisses couches de tissus ? Elle n'eut pas le temps de poursuivre plus loin la réflexion, on l'interrompit :
« Vous êtes rudement silencieux. Vous ne voulez pas savoir d'où nous venons ?
– C'est que, parler en marchant gaspille beaucoup de salive, répondit Karl en toute diplomatie.
– Je vois, ajouta Marcus après avoir lâché un petit rire. Mais nous arrivons bientôt à destination, et nous avons une citerne là bas qui fournit de l'eau à tout le groupe et que nous remplissons à chaque puits.
– Ah ! Et bien si vous avez une citerne alors, ça change tout !