
L'immense boule de feu dans le ciel faisait trembler de chaud les contours de l'horizon. Voilà des mois qu'aucune pluie n'était venue arroser les plantations de maïs autour du village. Les réserves se tarissaient, les sources d'eau se faisaient de plus en plus lointaines. On ressentait comme une lassitude. Comme si un peuple se laissait dépérir par fatigue. Par dépit. L'ombre des deux cavaliers, au milieu de ce paysage, s'étendait au sol comme montre d'une marche interminable. Une vie de faim éternelle.
C'est plus tard dans l'après-midi que les deux amis, à dos de cheval, arrivèrent aux portes de leur petite cité fortifiée. Le bois massif de la muraille était recouvert d'entailles et de traces carbonées. Vestiges des nombreuses attaques dont le village était la cible. On leur ouvrit la porte en silence et ils purent poursuivre leur route jusqu'à la maison commune, là où les familles se réunissaient pour partager l'eau et le pain.
Les valeurs du village étaient portées sur la solidarité et l'entraide. Personne n'était laissé pour compte. Tout le monde se connaissait et le crime n'existait que sous forme de disputes et autres rixes anodines. Ca et là, des enfants jouaient à s'attraper, des femmes descendaient le linge jusqu'au puits, un porteur d'eau se battait avec les cordes emmêlées de ses seaux. La vie du village continuait malgré tout.
Ils mirent pied à terre et attelèrent leur bête près d'un bac asséché. Autour d'eux, une angoisse était palpable. Les habitants les regardaient comme s'ils étaient des étrangers. Ils échangèrent un regard interrogateur et prirent la route de la salle commune. A mesure qu'ils avançaient, leurs voisins posaient des regards insistants sur eux. Cela ne plaisait pas du tout à Karl qui fronça les sourcils. Le coeur d'Abelys se mit à battre plus fort.
En entrant dans l'immense bâtiment fait de pierre et de bois au centre du village, ils aperçurent, postés au milieu d'une petite foule, deux silhouette vêtues de bures beiges et ocres. Autour d'eux, presque tout les habitants s'étaient réunis. Lorsque l'ensemble des visages se tournèrent vers Karl et Abelys, ils s'arrêtèrent quelques secondes avant de s'avancer, plus prudent qu'alors. Les deux étrangers étaient en pleine conversation avec Lewis, le nouveau chef du village.
« Nous comprenons que vous avez beaucoup de travail, mais nous venons de si loin pour vous rencontrer. J'espère que... »
L'homme à gauche se tourna, interrompu par des bruits de pas pressés. Karl, derrière lui, était prêt à tirer la hachette de son fourreau et bondir sur les deux étrangers. Son air inquisiteur leur glaça le sang. Il cherchait à comprendre d'où ils venaient en analysant leurs tenues. Observant les moindres détails, le moindre petit signe d'appartenance. Le moindre motif. Il n'avait tout simplement aucune idée de leur provenance.
« Frère ! Rassurez-vous, ces hommes sont des marchands ambulant venus rencontrer notre tribu. Nous étions justement en train de leur expliquer notre malheureuse situation. Je t'en prie, joins-toi à nous. »
Les deux hommes étaient quasiment similaires l'un que l'autre. Rasés de près, peu sales, aux mentons proéminents et à la chevelure militaire. Leurs vêtements cachaient leurs musculature mais leur nuque les trahissaient. Ils étaient rudement bien bâtis pour de simples marchands, ce qui ne plut pas à Karl qui resta méfiant. Abelys restait en retrait, ne voulant pas interférer avec les histoires de politique.
« Oui, nous étions en train d'expliquer à votre... frère, que nous souhaitons vous montrer notre caravane afin de vous proposer des produits que l'on trouve par delà l'horizon. Nous avons simplement besoin que vous nous accompagniez.
– Et pourquoi ne venez-vous pas directement ici ?
– Hélas, nous avons été attaqué par des squamas. Nous les avons mis en déroute mais ils ont eut le temps de saboter notre équipement. Des hommes se chargent actuellement de le réparer. Nous avons simplement pris les devant et sommes venus annoncé notre présence à votre humble village.
– Des squamas ? Combien ?
– Oh... Je ne sais plus, une dizaine peut-être, tout est allé très vite. »
Les squamas avaient l'habitude d'attaquer en hordes et n'étaient pas assez intelligents pour mener des escarmouches ciblées. Généralement, soit l'on se trouvait sur leurs routes migratoires et il valait mieux être armé, soit l'on n'avait simplement rien à craindre car il n’y en avait pas. Ces créatures avaient du changer de comportement. Ou bien les deux étrangers mentaient quant à la manière dont ils s'étaient rendus ici.
« Combien en avez-vous tué ? Soyez plus précis !
– Et bien allons ! Allons, frère ! S'interposa Lewis. Ne vois-tu pas que ces hommes cherchent réconfort auprès de notre peuple. Père ne t'a-t-il pas appris à accueillir ton prochain ? (Puis, aux deux inconnus) Excusez-le je vous prie, nous sommes encore sous le coup de l'émotion.
– Il n'y a aucun mal. Je puis comprendre votre hésitation. Sachez que nous ne sommes pas armés et nous voulons simplement établir un contact avec vous.
– A combien d'heures de marche êtes-vous ? Poursuivit le nouveau chef.