Drefyus et Jade attendaient l’arrivée du commandeur depuis plusieurs heures déjà. La salle de réunion était sinistre et plus noire encore que le voile de l’espace. Cela les changeait des couleurs rougeoyantes et marbrées des vaisseaux impériaux. Au milieu, une table octogonale striée de fentes régulières s’entourait de sièges aux accoudoirs dépiautés. Sur les murs d’une pièce à huit côtés, plusieurs panneaux d’affichages offraient des informations sur la santé du navire, les trajectoires spatiales, les niveaux d’énergie, et ainsi de suite.

Drefyus, accoudé à son siège, avait à peine prit le temps de se remettre de la précédente bataille. Un étrange silence s’était installé entre les deux partenaires. Jade était restée dans ses pensées. Elle avait lassé ses cheveux ambrés dans un élastique au dessus du crâne. Ses yeux verts se perdaient dans un coin de la pièce, tandis que Drefyus ne cherchait pas à interrompre le fil de ses pensées. Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus retenir ses mots :

« Est-ce qu’on va en parler ou on va rester là comme deux rats morts ?

— Qu’est ce qu’il y a, encore ? soupirait Drefyus.

— Tu as pris des risques inconsidérés tout à l’heure. Tu aurais bien pu mourir. Qu’est ce qui ne tourne pas rond chez toi ?

— Ces risques m’ont permis d’analyser nos adversaires. J’ai à présent des informations capitales sur eux.

— Ces informations auraient été inutiles si tu t’étais fais dévoré. »

Drefyus ne répondit pas, il posa ses deux coudes sur la table et joignit ses mains. Les deux agents étaient presque l’un en face de l’autre, tout en gardant une proximité. Ils avaient consciencieusement gardé une place entre l’un et l’autre. Drefyus serrait les dents et acquiesçait de la tête tout en regardant Jade. Elle détestait quand il faisait cela, ce n’était à son égard que du pur dédain, elle le savait. Aussi, elle surenchérit :

« Et puis qu’est ce que c’était au juste, ces choses ?

— C’était l’équipage de l’Ankhatar, le personnel hospitalier, des syndiqués et des tritonniens. Tous transformés.

— Quoi ? Alors, ça y est, les pluies noires nous transforment en bêtes apocalyptiques maintenant ?

— Il faut croire, répondit-il, hochant les épaules. »

Jade tapotait la table de ses doigts fins. Sans y faire attention, elle laissait transparaître de la nervosité, ce que son code hormonal lui interdisait. Bien qu’il le remarqua, Drefyus ne releva pas le défaut et détourna le regard. Elle le provoquait, elle voulait le faire réagir. Il le savait. Les deux se connaissaient très bien, si bien qu’ils connaissaient les pièges qu’ils se tendaient l’un l’autre. Jade ne voulait pas perdre le bras de fer, elle poursuivit, sur un ton plus incisif :

« D’abord les séléniens, ensuite ces… trucs. Qu’est ce qu’il se passe bon sang ?

— Je n’en ai aucune idée.

— C’était effrayant, tu as vu comment ils se déplaçaient ?

— Oui. Je l’ai vu, oui, confirma-t-il avec un soupçon d’ironie.

— On aurait dit qu’ils se déplaçaient comme une seule personne. »

Drefyus croisa le regard de Jade. Sur son front, il pouvait y lire l’inquiétude qui s’emparait de son esprit. Était-elle sur le point de flancher psychologiquement ? Après toutes ses épreuves, encaissées en si peu de temps, peut-être avait-elle besoin de repos. Drefyus la regardait, impassible, tandis qu’elle continuait son exposé :

« Comme s’il n’y avait qu’un cerveau qui contrôlait la meute. Ils ne semblaient pas avoir de conscience propre. D’habitude, les êtres vivants sauvegardent leurs corps, leurs cellules et leur intégrité. Là, ils se sacrifiaient les uns après les autres en espérant que leur nombre soit suffisant pour vous submerger. »