Saray de Cathoun avait été nommée au conseil du continent d’Ishtar. Dans les cités de verre, on avait choisi sa posture honorable et son sens du devoir à son adversaire, un conservateur originaire des Khanats du nord. Yeoun Padderlan, un illustre homme politique qui n’avait de cesse de vouloir retourner à l’ère Trine d’antan et vantait les mérites de Vénus dans ce qu’elle avait de plus emblématique.
Hélas, pour ce monde volcanique, il n’était plus question de diriger le système solaire. Les vénusiens devaient se faire une raison : la gravité du système tournerait autour de Mars, sa soeur. C’est la planète rouge que les humains choisirent comme centre névralgique de toute les politiques, et non la belle au plaines de lave. La Trinité, comme certains politologues aimaient l’appeler, était devenue un pion dans l’échiquier du système.
La noble gouvernante était une fille de haute famille, au patrimoine génétique et intellectuel impressionnant. Elle avait également hérité d’un domaine aux portes de Lakshmi, avant d’entrer dans les sphères diplomatiques inter-continentales. Tout le monde connaissait son visage, doux et serein, recouvert d’une élégante coiffure châtain, portant régulièrement le vert traditionnel de sa branche des De Cathoun.
Alors, lorsque ses yeux orangés vinrent illuminer le pont du Spinceau, c’est toute la marine impériale qui cessa de respirer. Face à l’amiral Dimitri Laplane — un homme dans la trentaine, rempli de fierté — le visage de la dirigeante, décoré d’une coiffe vermillon sophistiquée, toisait le chef de guerre avec la sévérité qu’on lui connaissait.
« Amiral, ici la princesse Saray De Cathoun (dit-elle d’une voix éclatante). Les communications avec l’un de nos vaisseaux séculier, en route pour le Thronarium, sont perdues depuis plusieurs jours. Il semblerait qu’aucun martien ne soit capable de nous expliquer les causes de sa disparition. Avez-vous des informations à nous donner ?
— Princesse De Cathoun (répondit le jeune amiral, le timbre enroué et faussement distingué), je suis navré de devoir vous l’annoncer mais, votre vaisseau s’est écrasé sur le Thronarium au moment où il entrait dans les hangars.
— Écrasé ? (Elle marqua une pause, le visage stoïque) Et pourquoi n’en avons-nous pas été informé plus tôt ? Combien y a-t-il de survivants ? Ce que vous m'annoncez est grave, amiral !
— Vous connaissez les arésiens, ils ont du mal à admettre que quelque chose ne va pas chez eux. En l’occurence, le Thronarium a fourni une mauvaise coordonnée au vaisseau, il s’en est fallut de quelques micro-degrés pour éviter la porte du hangar. Une capsule diplomatique devrait vous parvenir dans les prochains jours. Au nom de l’Empire je vous présente toutes... mes condoléances.
— J’ai bien peur que cela ne suffise pas. Notre gouvernement demande un rapport entier et le contenu de la boîte noire du navire. Il est impensable qu’une telle chose se produise de nos jours. Il est encore plus impensable qu’une dirigeante planétaire ait à contacter un simple amiral pour connaître les rapports de sa propre flotte !
— Bien entendu, je ferais le nécessaire pour transmettre vos demandes à l’Ordre, votre honneur. »
Un silence glacial s’immisça entre les deux protagonistes. Au fond, les techniciens oeuvraient à ne rien faire. En réalité, tous les regards étaient rivés sur l’amiral. Le martien était droit comme un piquet, au milieu du pont, sur une passerelle surélevée. Les mains dans son dos se grippaient l’une à l’autre et se nouaient dans une crispation musculaire nerveuse. Face à la représentante officielle de Vénus, aucun écart diplomatique n’était permis.
Il voyait que son interlocutrice ne coupait pas la communication et attendait d’aborder un autre sujet. Les vénusiens avaient cette réputation de converser des heures durant par messages transposés. Ce n’était pas au goût du militaire. Ce dernier avait une flotte à gérer, et était loin de vouloir se plier au protocole diplomatique. Aussi, il essaya d’accélérer les choses :
« Y a-t-il autre chose, princesse De Cathoun ? Demanda-t-il, tout innocent.
— Amiral, que se passe-t-il au juste, pourquoi est-ce si difficile de joindre les autorités Martiennes ? Cela fait des jours que nous essayons de contacter les maisons nobles, sans résultat.
— Par mesure de sécurité pour l’Empire, toute communication entre Mars et les mondes telluriques sont coupées.
— Par mesure de sécurité ? Et qu’attendiez-vous pour nous prévenir, l’explosion du soleil ? Ces informations me semblent capitales et devraient être relayées, si ce n’est par la presse, au moins par voix diplomatique. Nos satellites liminaux sont toujours tournés vers Mars, à ce que je sache !
— Nous avons reçu l’information selon laquelle les télépathes de Joveah sont capables d'intercepter nos échanges. C’est une mesure de sécurité avant de trouver une solution à long terme.
— Les séléniens maintenant ? Et après quoi, vous allez m’annoncer que Josaphat est de retour ? Tout ceci est ridicule. Cela a-t-il quoi que ce soit à voir avec notre navire disparu au Thronarium, Amiral ?
— Non excellence, aucunement. »
Un sourire courtois se glissa sur le visage de l’amiral tandis que les lèvres de la vénusienne se pincèrent de mépris. Elle ne laissa pas échapper le moindre signe de convenance et garda son air grave plusieurs secondes durant. Assez longtemps pour que le capitaine du Spinceau inspire et expire deux fois très longuement.