Dans les tunnels de Mercure, Eshana Kontraz frottait. Munit d’un balai à l’embout plat comme une spatule, elle frottait. Elle frottait les graisses gluantes et putrides des conduits d’aération. Les algues s’y étaient accumulées depuis des années. Elles s’étaient changées en vase, tournées en terre, puis solidifiées en roche. L’odeur dégagée dans les conduits avait d’abord été insupportable, avant de devenir une fumée toxique. Dans les tunnels, l’air que les mercuriens respiraient ne devait jamais, ô grand jamais, être toxique.

C’est pour cela qu’Eshana frottait. Elle frottait de toutes les forces de ses muscles, puisant jusqu’à la moindre énergie de ses bras. Elle frottait, frottait et frottait encore, jusqu’à ce que ses mains lui brûlent. Jusqu’à ce que des ampoules lui viennent. Jusqu’à ce que l’épuisement s’installa dans ses poumons. Et même après cela, même après toutes ces épreuves douloureuses, elle frottait toujours.

La jeune mercurienne n’avait pas même atteint ses 16 ans. Elle était née dans une famille de mesquins — en opposition avec les chérifiens des hauteurs. Du moins, c’est l’histoire qu’on lui avait racontée depuis sa naissance. Sa couleur de peau blanchâtre était rare pour une mercurienne. Ses soeurs avaient toutes le teint bronzé, ses frères la peau mat. Elle avait grandit dans la certitude d’être malade, frêle et fragile en raison de cette pâleur. Bien que sa fratrie la protégea et que sa sororie la conforta, elle restait différente.

Différente pour les autres, dans la subpatrie de Tryggvadottir, cela voulait dire faible. Faible voulait dire vulnérable. Et tout le monde savait ce que les enfants faisaient aux êtres vulnérables. Martyrisée lorsqu’elle passait dans les ruelles du gourbi, Eshana avait connu les tourments de la vie et l’injustice à un âge bien trop jeune. Elle s’était vue offrir son intimité à plus d’un mauvais garçon et gardait le silence comme seule arme contre la tristesse profonde qui l’accablait.

De sa peau blanche se dégageait néanmoins une candeur sans égal. Ses fines lèvres redressaient deux charmants plis sur ses joues, gravant à jamais un air jovial sur son visage d’ange. Ses sourcils, indécis, se levaient régulièrement en une douce ligne d’innocence. Son regard, aussi séduisant que les braises du soleil, cherchait à se cacher entre deux mèches d’une coiffure sauvage. Quant à son corps, il ne reflétait son âge qu’à travers des gestes maladroits, trompant quiconque la prendrait pour une adulte.

Eshana, vêtue d’une simple culotte de cuir et d’un haut plus léger qu’une plume, s’acharnait à frotter la crasse des conduits comme elle s’entêtait à combattre ses démons intérieurs, expressions d’un lourd passé, recouverte d’une suie noire, symbole de ses traumatismes, ses souffrances et ses misères. Plus elle frottait, plus son endurance se renforçait, plus son masque prenait. A chaque coup de pelle s’amplifiait une détermination sans faille. À chaque parcelle de terre enlevée, une larme disparaissait. Un jour, se dit-elle, un jour pourrait-elle quitter ce monde perdu. Ce monde oublié des dieux, oublié d’Elloha.

Alors, Eshana frottait, pour s’oublier aussi.

Son regard se porta vers les hauteurs. Depuis son tunnel, elle pouvait apercevoir les lumières irradiantes de la surface. Là haut, la liberté. On l’avait mise ici pour qu’elle se taise. Ses yeux rouge vifs scintillaient des éclats jaunes d’Hélios : l’astre salvateur. Elle passa son avant-bras sur un front trempé de sueur et souffla la bouche entrouverte. Sa poitrine se soulevait et rapetissait au rythme d’une valve d’échappement. Sa peau lisse, recouverte de perles d’eau, s’asséchait à mesure que le temps passait.

Il était tard, elle avait passé les dix dernières heures à frotter. Un regard derrière elle, plusieurs mètres de déchets s’écoulaient dans le lit d’une rivière d’eaux usées. Devant elle, des dizaines d’autres kilomètres attendaient qu’elle passe. C’était un travail sans fin. Le travail d’une vie. Sa nouvelle vie. La nuit, elle remontait par les bouches d’égoûts pour rejoindre des cabines disposées le long du chemin. Elles étaient habitées par d’autres consoeurs bannies des cités d’acier. Là haut, le silence était roi.

C’était dans la cabine J-723 qu’elle devait se rendre à la fin de sa journée. Là bas, une soupe de mille et du pain iodé l’attendait. Une énième nuit parmi des milliers d’autres. Elle fit tourner le manche de son balai sur lui même et le rétracta juqu’à ce qu’il prenne la taille d’un bras. Puis, elle vint le caler sur son flanc comme une arme antique. Cela lui rappelait les histoires sur les samouraïs des Cinq Couronnes que lui contait sa mère. Des soldats qu’aucun effroi ne pouvait ébranler. Ils avaient le moral aussi solide que l’acier de leurs sabres. Quelque part, elle se rêvait d’en être un.

Elle emprunta la sortie menant au puits d’extraction et entama sa montée vers les niveaux supérieurs lorsqu’elle entendit un sifflement dans les entrailles de la terre. Là, au dessous, quelque chose se déplaçait : une serpe des cendres. Elle reconnaîtrait ce glissement parmi des milliers d’autres. Comment une serpe pouvait se trouver aussi loin des nids ? Elle pressa l’allure par crainte de se retrouver dans son sillage.

Les serpes étaient d’immenses serpents qui arpentaient les tunnels en quête de ragondins et autres rats sauvages. Généralement, elles ne s’approchaient pas aussi près des infrastructures humaines et restaient dans les niveaux inférieurs, bien loin des cavités d’excavation. Eshana avait vu une fois l’un de ces serpent attraper l’une de ses consoeurs avant de la relacher quelques mètres plus loin. Elle avait frôler la mort et perdu ses deux jambes dans l’attaque. Depuis, sa consoeur avait rejoint les atrophiés dans un couvent, et attendait la mort, seule, loin de tout.

Un autre frisson se fit entendre, plus près cette fois ci. La serpe se rapprochait dangereusement. Eshana tenta d’accélérer la cadence pour rejoindre la cabine où elle serait en sécurité. Le serpent pouvait se trouver à quelques mètres sous elle, il ne lui restait plus que cent mètres à gravir.

Tandis qu’elle gravissait, échelon après échelon, le sifflement s’accélérait. Eshana en était certaine à présent, elle était prise en chasse par la créature. Ses mains tremblaient, mais son corps de faiblissait pas. Elle gardait la cadence. Main droite sur le bord, pied gauche sur la prochaine marche, main gauche pour l’équilibre, pression sur la jambe gauche, main gauche sur le bord, et ainsi de suite, de plus en plus vite, de plus en plus haut.

Plus qu’une soixantaine de mètres.

Un regard en contrebas lui glaça le sang. Deux immenses yeux jaunes la fixait plus bas. La serpe s’engageait dans le conduit juste après elle et se servait de l’étroitesse du tuyau pour grimper. Il était impressionnant de voir comment ces créatures se mouvaient avec une simplicité déconcertante malgré leur impressionnante masse. Celle-ci était particulièrement vivace. Elle voulut accélérer mais était à sa vitesse maximale. Il ne lui restait qu’à souffler en cadence pour rythmer son escalade et ne manquer aucune marche.

Plus qu’une trentaine de mètres, la gueule de la serpe s’ouvrait sous ses pieds.

Elle fit un rapide calcul dans sa tête, elle ne parviendrait pas à atteindre la cabine à temps. Il ne lui restait qu’une seule solution, combattre la serpe. Une haleine fétide et chaude caressa ses mollets. Ses bottes usées glissèrent. Plus qu’une dizaine de mètres, trop tard. La gueule de la créature engloba Eshana. La langue du serpent géant vint se caler contre son pied, il ne lui restait qu’à claquer de sa mâchoire et la hacher vivante. Elle sentit un claquement, fut bousculée, puis lâcha tout.

Le monstre avait refermé sa gueule entre les deux extrémités de son balais et avait le palais coincé. Eshana poussa un cri de folie, entre stupéfaction et victoire. Elle se hissa en dehors de la bouche avant d’etre une nouvelle fois secouée. La serpe ne voulait pas en démordre et revenait à la charge. Eshana tenta le tout pour le tout, elle sortit son arme comme un katana et la brandit en direction des yeux de la serpe. En un coup d’estoc, elle frappa net.

La serpe siffla de douleur et tomba quelques mètres plus bas, avant de se rattraper pour mieux rebondir. Eshana en profita pour s’échapper et gravit les derniers mètres, essouflée. Cinq mètres, quatre mètres.