La dernière vision de Drefyus fut deux rangées de dents se ruant sur son visage. La dernière, du moins, avant qu’il n’ouvre de nouveau ses yeux et ne constate que la chose immonde qui voulait lui dévorer la carotide avait disparue. Devant lui, un faisceau laser était venu traverser le cou du monstre, de part en part, projetant d’épaisses gouttelettes noires dans l’air, entre tête tranchée et corps convulsant.

Quelqu’un, au dessus, agitait un bâton. Au bout de l’arme, une éclatante lumière venait découper. Le flambeur tournoyait tel les pales d’une hélice, décapitant, démembrant et découpant tout ce qui passait dans son rayon d’action. Drefyus reconnut non sans mal l’auteur de cette danse : Karl, le terrien, lui tendit la main, criant à travers son masque à oxygène :

« Venez, il faut pas rester là !

— Qu’est ce que tu fous ici, terrien ? Répliqua Drefyus, abasourdi.

— Je suis venu vous aider, c’est pas ce qu’on est censé faire entre impériaux ? »

Drefyus empoigna l’avant-bras de Karl avec force. Ce dernier le tira sans grande difficulté, tout en ajoutant un petit commentaire ironique :

« Vous êtes peut-être grands, mais vous pesez pas grand-chose.

— Ah ouais, sur Jupiter tu soulèverais même pas ta propre jambe. Répondit l’agent d’un ton sarcastique. »

Les deux hommes se mirent instinctivement dos à dos, en position de combat. Les deux mains de Karl, protégées par des gants en fibres noires, serraient leur emprise sur le manche métallique de son arme. Sa combinaison bleutée réfléchissait l’éclat rouge sang de son laser. Sur son visage, une peau érubescente scintillait de sueur.

Drefyus, quant à lui, avait usé toute son énergie dans la précédente course effrénée. Il se tenait droit et, vêtu d’un uniforme bleu marine, se cramponnait à la crosse de son alesard comme si sa vie en dépendait.

Les deux hommes observaient avec aplomb la multitude de créatures qui s’avançait vers eux de tous les côtés.

Drefyus hocha la tête et lança :

« C’était très sympa d’être venu me sauver, terrien. Mais maintenant, on fait quoi ?

Laïos lé kaï !

— Et c’est censé nous aider en quoi, ce charabia ?

— Ca veut dire qu’il se passera ce que les dieux ont écrit pour nous.

— J’aurais bien deux ou trois choses à dire à tes dieux. »

Tandis qu’ils philosophaient sur les vicissitudes de l’existence, les ennemis arrivaient au contact. Karl assénait des coups de manière méthodique, épargnant des mouvements superflus, économisant son énergie. Drefyus, pointait son arme sur le plus proche, tirait, et visait le suivant. Les deux combattants avaient l’avantage du terrain, ils étaient en surplomb et pouvaient aisément choisir leurs adversaires. Autour d’eux, la roche vibrait des corps qui s'effondraient en contrebas.

La scène était interminable. Plus Karl tranchait, plus il en arrivait. Plus Drefyus appuyait sur la gâchette, plus il avait de cibles. Les deux hommes n’allaient pas tenir longtemps. Le tourbillon incessant des bêtes sans âmes allait, montant, jusqu’aux sommets de l’à-pic, avant de retomber sans vie dans les profondeurs des failles. Le terrien et le martien, emportés par une bravoure renversante, se dressaient comme un phare faisant face à la marée. Les vagues allaient, venaient, et revenaient.

Encore. Toujours. Jusqu’à ce qu’ils épuisassent leurs dernières sources de courage, leurs dernières réserves d’oxygène. Leur dernier souffle.