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Karl Homan, du haut de ses vingt-trois ans, était un garçon bien bâti. Robuste et élégant, il avait le dont de plaire aux jolies filles et s'était fait une réputation dans le village. Sa fougue et sa bravoure lui permirent de se faire respecter de ses aînés. On lui avait toujours dit qu'il aurait fait un excellent meneur d'homme et un formidable chef de village, mais il avait refusé ce rôle, préférant laisser la gestion administrative à son frère cadet, Lewis.

Sa camarade de voyage, Abelys Lombard, était tout aussi agile que séduisante. Elle l'accompagnait partout où il allait, assurant ses arrières et le réprimandant à chacune de ses erreurs. Sa chevelure fine et brune cachait un visage aux rondeurs juvénile. Derrière ses vingt-et-un ans, elle avait su se forger une sagesse digne des plus grands vénérables. Son air malicieux et sa complicité avec Karl ne la rendait pas moins taquine.

Les deux compagnons avaient vécu ensemble sans se rapprocher l'un de l'autre. Ils avaient pourtant tout pour être intimement proches, mais préféraient rester séparés et vivre comme un frère et une soeur. Soudés dans les épreuves comme les membres d'une même fratrie. Partageant leurs moments de joie, d'euphorie et de tristesse. Tout comme ce jour là. Ce jour fatidique où le père de Karl termina le voyage de sa vie.

Les funérailles s'étaient déroulées telles que le voulait la tradition. On avait brûlé le corps du défunt près des arbres de Ménil et recouvert les restes d'une terre argileuse. Le village tout entier avait assisté à la cérémonie. Uns à uns, ils s'étaient retirés pour laisser les proches faire leurs derniers adieux. Karl et Lewis échangèrent un dernier regard de compassion. En ce jour, le petit frère savait qu'il lui fallait reprendre le flambeau.

Karl regarda tout le monde retourner au village. Après quelques heures, il ne restait plus que lui et son amie, serrés l'un contre l'autre. Aucune larme ne coulait. Ils s'y étaient tous préparés. La maladie qui avait touché le chef du village avait été fulgurante et s'était propagé telle une effroyable peste. Il avait fallu plusieurs semaines de souffrances interminables avant que la maladie ne vienne à bout du père Homan.

« K’éuindo kapar dom laïos. (Que les dieux l'accueillent dans leurs royaumes)

– K’éouind, Karl. Vaï lo k’éouind. (Ils l'accueilleront, Karl. Je suis sûr qu'ils l'accueilleront)

– Mon père était un homme si bon. je ne comprend pas ce qu'il s'est passé.

– La maladie peut toucher n'importe qui. Lo k’é nuino damar. (Nous n'y pouvons rien)

– Tu as raison Aby...

– Rentrons maintenant, allons aider ton frère pour les préparatifs de succession. C'est un grand jour pour lui aussi, tu dois être présent à ses côtés pour le soutenir.

– Bien ! Valo… (Allons-y...) »

Le ciel était nacré d'un pourpre sanglant et les lamelles de nuage au loin tourbillonnaient autour des monts centenaires. Le soleil se faufilait entre les couches épaisses de vapeurs d'eau et annonçait une nuit lourde d'orages. L'air ambiant était difficilement respirable, la température atteignait presque les quarante degrés et les gourdes attachées aux ceintures des deux comparses étaient bientôt vides.

Ils attrapèrent les rênes de leurs chevaux et empruntèrent le chemin de galet qui menait au fort de Cathor, au pied duquel s'était établi le village sédentaire des napoliens. Voilà plusieurs génération qu'ils s'étaient installés ici dans l'espoir d'y fonder une colonie stable et prospère. Mais le climat aride de l'été et les vents acides de l'Ouest ne permit pas aux locaux de réaliser leurs rêves.

Au lieu de cela, ils ne vivaient que de maigres chasses aux Basilics et essuyaient de constants raids de Squamas, les tribus de créatures primitives du désert. S'ils étaient bien équipés pour se défendre, ils n'en étaient pas moins coincés entre le désert et la mort. Sur le chemin du retour, Karl ne put s'empêcher de penser qu'il était peut-être temps pour lui de partir loin de toute cette futilité. Il observa Abelys marcher devant lui, perdu dans ses idées.

« Qu'est ce qu'il y a Karlo, tu parais songeur.

– Rien, c'est juste que...

– Que quoi ? Allez, crache le morceau !

– Je me demande ce que mon frère va décider pour le village. Il est très jeune, il a peu d'expérience, n'a pas beaucoup de courage pour affronter les éléments... Et si j'avais pris la mauvaise décision ?