Il ne fallut que quelques jours aux comparses Steen et l’Intelligence Eon pour arriver en orbite de la planète Terre. Les voyages accélérés étaient inconfortables pour les entités biologiques mais le martien était pressé de récupérer son argent. Pendant le trajet, l’unité Eon avait lourdement insisté pour que son homologue l’appella par son nouveau nom :
« Je préfère que vous m’appelliez R. Lisqaw, c’est plus adapté à ma condition.
— Comme vous voudrez, Eon. avait répondu le martien. »
Les robots mettaient un point d’honneur à ce que leurs appellations soient respectées. Ainsi, les noms différenciaient les modèles. Pour les Intelligences Artificielles, on attribuait un prénom de trois lettres. Les plus connus étaient Via, l’Intelligence qui résolvait les problèmes de trajectoires spatiales ; Gen, celui qui parvenait à recouper les meilleurs gènes pour la reproduction extra-sexuelle ; ou encore Tui, responsable des équilibres dans les biomasses aux condtions extrêmes.
Pour les robots mécaniques ou synthétiques — lesquels se différenciaient respectivement soit étant faits de métal, soit étant composés d’organes et de tissus artificiels — ils portaient obligatoirement le nom de famille R., signifiant qu’ils étaient de la race des robots. Pour les différencier des humains, d’abord. Mais surtout pour se revendiquer comme tels.
Eon, bien qu’il fut une Intelligence, avait perdu de sa superbe. Il se refusait donc le titre d’I.A., et préférait porter son nouveau nom d’emprunt, accordé par la centrale : R. Lisqaw.
Steen enfila son exosquelette; sur Terre, la gravité le clouerait au sol. Il s’observa quelques instants et trouva confortable le fait de s’envelopper d’une armure d’acier, capable de résister à la gravité. Une légère fierté s’empara de lui.
« Ce n’est pas si désagréable d’être dans une carcasse en métal, finalement. »
R. Lisqaw ne releva pas et l’observa quelques instants de haut en bas avant de disparaître dans le couloir en direction de la salle de débarquemet. Steen afficha un dernier sourire charmeur devant un visoir et quitta la chambre une dernière fois. Sous son armure aux reflets carbonnés, sa veste en cuir noir et un pantalon tout aussi sombre venaient serrer le corps fragile du martien. Il se sentait comme dans un cocon, prêt à faire le grand saut.
Depuis l’espace, la Terre était une sphère recouverte d’une fine couche de nuage, comme les crèmes à gaz de Berend Iorvulska, célèbre glacier dans un quartier huppé de Newscew. Steen repensa au confort qu’il abandonnait derrière lui. Les bains chauds des piscines de Cadarine, les cafés aux pommes à l’angle du boulevard Giverion, les encelades fruités de sa voisine et, bien sûr, les savoureuses bières à l’ether de la région des Vals Marineris.
Sur Terre, il n‘y avait que des océans de sable à perte de vue, si ce n’étaient les insondables fosséans et leurs crues imprévisibles, créant à leurs tours marais putrides ou mers toxiques. Et puis, il y avait les autres. Les peuples indéfinis. Les parias de la civilisation. Ceux à qui l’on ne s’adressait jamais, les petites gens, les espèces inférieures : les terriens, dans toutes leurs composantes, qu’ils soient humains, simiens, reptiliens ou insectoïdes.
Ceux-là même qui rebutaient Steen, lui qui appréciait la compagnie des robots plus que celles des biomorphes. Il trouvait simplement la première catégorie d’individus plus intègres, plus évolués. Puis il se souvint de son vote au Législat. Cet à priori n’était qu’une pensée. Une idée. C’était ce qu’il s’était forgé dans son esprit, comme biais de pensée, et demeurait pour lui une vérité jamais contesté par la réalité.
La rencontre avec les premiers terriens à l’astroport d’Antaride — le seul de la planète en l’occurence — se déroula de manière chaotique. Dans un blizzard de glace, il observait divers corps boursoufler s’avancer sur des terrains sales et boueux. Les déchets s’amoncelaient sur les bas-côtés, engloutissant peu à peu les maisons, formant des amas de plastiques et de crasse hauts de plusieurs étages.
Les individus étaient principalement des humains qui, dans la grande majorité, se mouvaient avec grand peine. Les pieds nus, les orteils coupés par le gel, certains lançaient des regards hagards en sa direction. Seul un simple grillage les séparait. Partout, le blanc de la neige était saupoudré d’un noir de terre mélangé à la saleté environnante. Steen tentait de cacher une expression de dégoût, mais rien n’y faisait :
« Comment ces gens font-ils pour vivre dans de telles conditions ?
— Il n’ont pas le choix. Les portes de l’astroport leur sont fermées. Alors ils èrent dans les environs, travaillant à passer les postes frontaliers. Certains y parviennent, la plupart meurent avant même d’avoir amassé de quoi nourrir leur propre corps.
— C’est affreux. »
Un militaire lourdement armé maintint fermement deux chiens par la laisse. Les aboiements s’amplifières en direction d’un tanqueur à gravité. Le conducteur avait le visage caché derrière une épaisse pilosité et devint anxieux. Tout à coup, des cris et des bruits de pas s’élevèrent. Devant les deux comparses ébahis, une épaisse fumée blanche se souleva et une armée de guerriers apparu.
Ce n’était pas eux le problème, mais Steen ne put s’empêcher de se croire impliqué dans la scène tant il en fut le témoin direct. Les gardes frontaliers, vêtus de solides armures bleu marines, se mirent à inspecter l’engin planant. Des cris plus distincts s’élevèrent :
« Ouvrez votre tanqueur ! »