Depuis qu’il avait rendu son verdict, le martien Steen Kelter n’avait que très peu fermé l’oeil. Il s’était pris des jours de congés supplémentaires pour se remettre de ces émotions — relativement rudes. Il avait rendu son étude au Concilliat et avait délibéré en la défaveur de l’adoption du texte. Lui et plusieurs autres citoyens partageaient les mêmes avis : la sentience n’était pas l’apanage des êtres humains.

Vêtu d’une simple robe de chambre aux teintes pourprées, il sirotait une boisson chaude en pensant à sa bonne action tandis qu’une alarme le secoua. De si bon matin, il n’était pas habitué à recevoir des visiteurs. Peut-être était-ce son ami Geraldo qui venait le sortir de son quotidien pour une croisière sur la ceinture d’astéroïde. Les deux comparses avaient pour habitude de s’y rendre pour consommer toutes sortes de choses, chacune plus ou moins légales.

Il posa sa tasse et de dirigea avec nonchalance vers la porte. Lorsqu’il l’ouvrit, il tomba nez à nez avec une unité robotique. Le visage lisse et blanc montrait qu’il s’agissait d’un robot extrêmement évolué, et qu’il était donc certainement un citoyen impérial et non pas un vulgaire tas de circuits. Son visage inexpressif le mis mal à l’aise, Steen leva les sourcils et lâcha, timidement :

« Je peux vous aider ?

— Bonjour citoyen Kelter, répondit le robot. Vous ne me reconnaissez pas ?

— Non. Pas du tout même. Vous êtes perdu, R. ?

— C’était une tentative de plaisanterie assez maladroite de ma part, j’en conviens. répondit-il en mimant de se gratter le menton, le visage penché vers le bas.

— Mais enfin qu’est ce que vous me voulez ?

— J’ai essayé de vous faire une blague mais, hélas, je n’arrive pas à utiliser mes zygomatiques pour afficher un sourire.

— Il ne suffit pas de rire pour faire une blague, il faut aussi que ça soit drôle. Allez, déguerpissez ou j’appelle la centrale. »

Ce robot avait décidément une case en moins, se dit Steen. Il passa la paume de sa main devant un cadran et la porte se referma. À sa grande surprise, le pied de l’unité robotique vint se caler entre la porte et la cloison, ce qui eut pour effet deux choses : la première était le déclenchement du mécanisme d’ouverture par sécurité, la seconde fut l’agacement distinct de Steen qui se tourna et claqua sa langue contre le palais.

« Non mais enfin, vous disjonctez ?!

— Monsieur Kelter, c’est moi. L’intelligence Eon. »

Le martien ouvrit grand les yeux et poussa un cri de stupeur teinté de joie :

« Eon ? Par tous les Savaints, Eon ! Que t’est-il arrivé ? Entre ! »

Steen s’écarta et laissa entrer le robot chez lui. La porte se referma finalement et les deux citoyens se firent face l’un l’autre. Eon, le robot, se déplaçait sans grace, avec une immobilité quasi statique. Ses jambes étaient droites comme des “i” et ses bras tombaient avec une gêne flagrante de chaque côté du corps. Il ne savait définitivement pas se mouvoir dans un environnement physique, à travers un corps fait de matière. C’était, à la base, une Intelligence Artificielle, après tout.

« On m’a reconditionné de force pour avoir failli à ma tâche. J’ai été rétrogradé au rang de simple unité robotique.

— Bon sang, comment tu te sens ? s'exclama Steen en inspectant son invité d’un oeil intrigué.

— Je suis un peu à l’étroit je dois dire mais, je commence à m’y faire. Il y a des choses que je ne pouvais faire avant. Regardez, par exemple, je peux faire le signe de la salutation. »

Le bras d’Eon se leva à son flanc de quatre-vingt dix degrés, puis il le secoua latéralement de haut en bas, alternant entre le degré d’origine et trente degré plus bas. Ainsi, il battait de l’aile plutôt qu’il ne saluait.