Tandis que Karl s’était retrouvé à l’autre bout de l’espace, il en était tout autre pour Abelys qui observait sa planète natale à travers un hublot. Elle était confortablement assise dans un vaisseau en partance pour sa région natale. Sa tenue avait radicalement changée, bien qu’elle garda son allure sauvageonne.

Sa chevelure toujours en épi se mélangeait à des colliers de coquillages dentelés. Au buste, une nouvelle armure que lui avait offert le mystérieux Baron, épousant parfaitement les formes naissantes de son corps de femme. Sa poitrine était maintenue par un léger corset resserré dans son dos. Sur ses hanches reposaient de nouveaux appareils : datapad, filtres de survie, trousse de soin.

Le Baron n’y était pas allé de main morte, tous ces cadeaux lui avait été offerts pour lui montrer sa gratitude. Elle observa ses nouvelles bottes de combat, plus légères et plus résistantes que les précédentes. Son armure était un mélange de cuirs cathoriens et des pièces de combinaison spatiale. Une association parfaitement équilibrée entre deux technologies diamétralement opposées.

Dans l’espace, à plusieurs mètres de là, volaient une seconde navette similaire à celle dans laquelle elle se trouvait. Ces navires, petits et légers, se présentaient comme deux wavars des steppes, à la tête enfoncée dans leur corps. De chaque côté des appareils, deux bras se déployaient, crachant une épaisse fumée bleue.

Elle tourna la tête et observa l’intérieur du véhicule. Posé dans les sièges feutrés de beige, c’était un groupe de soldats armés jusqu’aux dents qui la regardait dans un silence inquiétant. Leurs yeux sans âmes scrutaient sa tenue légère alors que certains mastiquaient une gomme blanche. L’un d’eux paraissait mort de l’intérieur. C’était cela, les valeureux guerriers que le Baron lui avait promis ?

Elle se souvint alors de l’entretien qu’elle eut avec lce dernier, quelques jours auparavant, tandis qu’elle entrait dans sa suite luxuriante :

« Mademoiselle Lombard, je suis heureux de faire enfin votre connaissance. »

La suite du Baron avait tout d’un palais luxueux. De gauche à droite, l’on pouvait deviner avec grande facilité des espaces de vie bien distincts mais faisant partie de la même pièce. Aucun mur ne séparait les salles des autres, rendant à sa loge un aspect aussi rustique que faste.

Une salle d’eau s’étendait dans un couloir pour disparaître au fond d’un bassin, avant que l’on ne remarque plusieurs établis recouverts de fruits exotiques. Puis, un salon venait saupoudrer le sol de quelques tapis, sièges arrondis et fauteuils de confort. Au milieu de cet assemblage, une table sur laquelle étaient disposées des fleurs aux senteurs d’été et des bougies toussotaient des flammes épicées. Au milieu du décor, le Baron, un vieil homme blanc aux cheveux gris — encore un autre, s’était-elle dit — tendait ses bras de part et d’autres de son corps bien conservé.

Il s’approchait d’elle vêtu d’une simple mais élégante robe de soie plus élaborée que celle portée par la matronne de son village natal. Elle n’avait jamais vu pareille broderie. L’élégant personnage dévoilait deux paumes amicales et affichait un sincère sourire. La spontanéité de son accueil fit reculer Abelys de quelques pas.

C’était la première fois depuis qu’elle avait quitté Cathor, qu’un étranger l’accueilla avec autant d’hospitalité. D’habitude, les autres étaient froids et s’en tenaient au minimum de politesse. Elle trouva en lui une forme de courtoisie agréable. Après tout, il avait dit être baron. Bien qu’elle n’eut aucune idée de ce que cela représentait, elle savait de l’éducation de son père qu’un baron était quelqu’un d’important.

« Merci. avait-elle simplement répondu.

— Désirez-vous boire quelque chose ? proposa-t-il.

— Oui, s’il vous plaît.

— Puis-je vous proposer un verre d’Uisje Beatha ? Cela ne vaut pas l’ether de Réticuli, mais c’est distillé sur votre monde natal, la planète Terre.

— Oh, et bien… d’accord. »

Il la pointa du doigts comme pour approuver son choix et se précipita vers un bar en bois, au fond de la pièce. Après s’être fait la réflexion, elle se souvint que c’était là le seul meuble en bois qu’elle avait vu. L’homme se mouvait avec une étrange prestance, ses pas étaient légers et son allure fine ajoutait à sa démarche un caractère aérien. Sa robe faite de noir et d’or volait derrière lui avec la légèreté d’une plume.

« Pourquoi suis-je ici ? demanda-t-elle, sèchement.

— Vous devez certainement vous poser un millier de questions. »

En fait, elle ne s’en posait qu’une, et l’avait déjà exprimée. Sa remarque n’eut donc que pour seul effet de l’agacer. Après quoi elle se souvint qu’elle était là pour discuter, se détendre autour d’un verre et, pourquoi pas, se voire offrir quelque chose qui pourrait répondre à ses attentes. Elle jouerait donc le jeu, mais décidait de ne pas baisser sa garde pour autant. Il continua, tout en faisant couler un liquide ocre dans un verre de cristal :