Le Crusadier était un navire qui sillonnait l’espace sans nul autre égal. C’était le vaisseau amiral de l’Empire, d’où sa conception particulière et son unicité indiscutable. Il avait été conçu dans les docks orbitaux de Céres, et était l’un des rares vaisseau de l’espace à ne pouvoir entrer dans une atmosphère à cause de son incommensurable masse ; s’extraire de la gravité d’une planète lui demanderait l’énergie d’un soleil, ou deux.
Sa puissance était telle qu’il possédait son propre puits à gravité pour effectuer des manoeuvres spatiales. Sa taille si monumentale qu’il pouvait dévier d’autres navires à plusieurs centaines de kilomètres. L’on apercevait dans son sillage une trainée bleue similaire à la queue d’une comète. C’était près d’une vingtaine de réacteurs nucléaires à fusion qui étaient nécessaires pour mouvoir l’imposante structure de métal et d’acier.
Sa forme rappelait vaguement celle d’une épée fendant l’espace. A l’avant, un bloc monolithique strié de hangars faisait office de citadelle imprenable. Vers l’arrière, après le cercle du puits, se prolongeait un tube rotatif dans lequel des fermes et des exploitations fournissaient oxygène, vivres et eau pour l’ensemble de l’équipage. Trois ressources fondamentale pour sustenter les quelques cent-vingt milles femmes et hommes affrétés à faire fonctionner le mastodonte de l’espace.
C’était à son bord que les agents de l’Empire, Jade et Drefyus, se retrouvaient après une séance de renforcement musculaires. Les vestiaires se présentaient comme une longue salle blanche avec une porte menant à la sortie et plusieurs cuves de tout type : gravité artificielle pour renforcement musculaire, cocons de dermopurges pour nettoyer les peaux mortes et les bactéries de l’épiderme, centrifugeuse aquatique, etc.
Contraints par le code hormonal, il n’existait aucune attirance sentimentale entre eux. Ils discutaient et s’observaient dans le plus simple appareil sans s’attarder sur leurs appareils sexuels. Il était courant dans la société scientifique de ne considérer le corps que comme un ensemble de tissus servant au maintien des fonctions vitales, vecteur d’une entité plus abstraite qu’était la conscience.
Drefyus, visiblement de bonne humeur, s’approcha de Jade. Elle avait la peau aussi lisse que les murs et se dégageait d’elle une agréable odeur de fleur de Zingiber. Il inspecta le corps de l’agente avec minutie, plus pour y déceler des anomalies médicales minimes plutôt que de se rincer l’oeil — un grain de beauté anormal, une boule dans la poitrine, il cherchait des signes visibles de dérèglement cellulaire afin de veiller à la bonne santé de sa partenaire. Après quelques secondes, alors qu’elle l’ignorait totalement, il commença la conversation :
« Combien de temps il te reste, avant la fin du cursus académique ? demanda-t-il, innocemment.
— Plus que deux ans, et je serais libre. répondit-elle tout en se passant un épilateur sur les jambes.
— Avec un peu de chance, tu partiras avec un grade d’officier supérieur. accompagna-t-il d’un sourire sincère.
— Je ne compte pas trop là dessus, je suis uniquement agente pour faire mes classes. L’argent viendra plus tard.
— L’argent... et la descendance. »
Drefyus attrapa ses vêtements et commença à les inspecter. Un petit sourire sournois se déguisait sur ses lèvres mais Jade ne le remarqua pas. Il tint un tissu du bout des mains avant d’y appliquer diverses couches d’un gel absorbant, toujours complètement nu. Les martiens avaient une morphologie différente des autres ethnies du système solaire.
Là où la plupart des humains de l’espace et des stations avaient des traits élancés, une ossature légère et une souplesse organique fine, les martiens — et à ce titre l’ensemble des individus étant nés et ayant grandi sur Mars — avaient des caractères beaucoup plus distinctifs. Leur petit orteil avait disparu, cédant la place à l’os bunionyx. Suivaient ensuite 5 solides métatarses allongés de plusieurs centimètres vers le haut, leur procurant un deuxième tibia.
Cette caractéristique unique ne leur permettait d’évoluer que dans les seuls environnements à faible gravité. Leurs épaules, basses, leur octroyaient un cou démesurément fragile. Des bras, tiré par leurs propres poids, s’étiraient jusqu’aux mains élancées, fines mais puissantes. Malgré toutes ces différences, ils avaient une apparence humaine on ne pouvait plus cohérente.
Le plus intriguant étaient leurs yeux, beaucoup plus imposants que chez leurs homologues humains, en parallèle de leur cerveau, tout aussi proportionnellement volumineux. S’ils mesuraient généralement plus de 2 mètres, toute leur morphologie avait suivi cette lancée vers la hauteur, la grandeur. Grands, mais proportionnés. Sveltes, mais à la musculature puissante. Aux caractéristiques humaines, subtilement différentes. Les martiens avaient tout pour devenir une nouvelle espèce dans l’évolution du vivant.
Tout, certes, mais ils n’en restaient pas moins des homo sapiens. Certains savants défendaient l’exception martienne et revendiquaient leur espèce comme la forme de l’évolution humaine. Mais cela ne créa jamais consensus. Car une école scientifique considérait que les différences phylogénétiques n’étaient pas suffisantes pour parler de nouvelle espèce. Là où certains, au contraire, considéraient plutôt les robots comme représentants de cette nouvelle branche évolutive.
Rien n’était simple dans la sphère scientifique martienne, et Jade était loin de toutes ces théories qu’elle considérait comme futiles. Ils avaient le corps qu’ils avaient, et vivaient en fonction des modifications génétiques, thérapies géniques et autres mutations, qu’elles soient provoquées ou non. Jade terminait d’épiler sa jambe gauche et attaqua la droite avec un air désapprobateur. Elle poursuivit :
« Arrête avec ça, tu sais bien que je n’ai pas prévu de reconduire mes gènes.
— C’est tout de même dommage, consacrer tout ce temps à rentrer dans la noblesse pour son propre cerveau. Tu pourrais au moins adopter quelqu’un et lui remettre ton titre.
— Occupes-toi de tes miches, monsieur parfait. (Elle ne le regardait pas et passait son appareil au niveau du mollet avant de poursuivre :) Et toi d’ailleurs, tu fais toute ta carrière militaire pour transmettre ton argent à une oeuvre de charité ?