Depuis que Karl était parti de son village, il n’avait eu que peu d’occasion pour être seul. C’est dans sa chambre, face à un miroir au reflet dérangeant, qu’il pensa à son frère et ses amis qu’il avait abandonné. Lewis était certainement un bon chef, mais il n’avait aucune idée du monde qui grouillait dans les étoiles, au dessus de sa tête. Alors que le jeune Homan vint désserrer un col légèrement étriqué, l’idée de revenir à Cathor pour les prévenir lui effleura l’esprit.
Pendant des années, il s’étaient crus seuls et encerclés de terres arides. Karl, au fond de lui, avait toujours senti qu’il existait un autre monde, quelque part ailleurs. Il se souvint alors des paroles de son père : « Seg ahr, k'ek nolosoy (Après l’horizon, il n’y a que de la déception). » Son père savait-il seulement qu’il existait un Empire dans le ciel ?
L’étrange impression que ses ancêtres savaient lui vint comme une trahison. Durant toute son enfance, on lui avait menti pour le garder près de son village. Trois générations seulement le séparait de la vérité. C’était peu, trop peu pour que son père n’en sache rien. Lewis était peut-être mieux ainsi, dans l’ignorance. Après tout, si personne n’avait cherché à connaître la vérité, ils pouvaient bien rester dans leurs huttes de paille.
Il se dépoussiérer les épaules avec une fierté décontractée. Voici Karl Homan, le premier homme de Cathor à avoir quitté les murs de son village et être entré dans l’espace. Le premier à rejoindre les savants impériaux. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Il était heureux de participer à la prochaine cérémonie. Quelque part, il s’était trouvé une nouvelle famille. Une famille en qui il pouvait avoir confiance.
Il se souvint alors des paroles de Marcus :
« Je vais essayer de vous attacher au corps expéditionnaire du Crusadier en tant que corsaire. Un guerrier comme vous pourrait être un atout dans la marine impériale.
— Et Abelys ?
— Vous la reverrez plus tard si vous le voulez. Avec ce qu’elle a dit, elle va probablement être renvoyée dans son village natal. »
Marcus s’était montré très convaincant. Il avait encore du mal à le cerner, mais c’était sa seule attache dans cet univers si incompréhensible et loin de tous les codes sociaux qu’on lui avait enseigné depuis son enfance.
« Maintenant c’est à vous de jouer. Si vous voulez que l’Empire s’intéresse à votre village, et par conséquent à la Terre, vous devez montrer un minimum d’intérêt pour l’Empire en retour. Un combattant venu de la Terre, cela ne s’est jamais vu. Il vous suffira de réaliser un fait d’arme et vous aurez tous les projecteurs médiatiques sur vous. Alors, et alors seulement, vous pourrez demander de l’aide pour votre peuple.
— Je vais me battre pour l’Empire ? Pendant combien de temps ?
— Des semaines, peut-être des mois. Mais vous serez bien entouré. J’espère que les agents Drefyus et Jade vous accepteront dans leur équipe. Nous profiterons des doléances de l’Emperesse pour appuyer la demande. »
Il mit du temps avant d’arriver dans la salle du trône. Là, il retrouva Marcus qui lui désigna d’un signe discret un emplacement où se mettre. Partout autour d’eux, des dizaines de groupes s’étaient formés. On voyait rarement pareil éclectisme dans le système. Des centaines de familles et de clans étaient représentés et discutaient entre des tables garnies de nourriture en abondance.
Si la majorité des invités étaient des humains, on pouvait voir ça et là quelques groupes d’autres espèces. Il y avait bien évidemment les reptiliens, qui décochèrent rapidement des regards mauvais en la direction du petit terrien. Dans certains coins, des insectes de la taille d’enfants se regroupaient et discutaient dans leur dialecte natal en claquant leurs mandibules. Karl cru même voir des singes, vêtus d’habits sophistiqués, se mouvoir entre les convive en présentant des plateaux de cocktails.
Les apparats de chacun étaient aussi variés que pouvaient l’être les représentant des mondes et des stations du système solaire. Certains vêtus de robes dorées et noires, d’autres de cuirs cintrés autour d’assemblages verts, oranges et violacés faisaient face à des cols blancs mêlés aux chemises grises. Tout le monde discutait dans la plus grande courtoisie, sans élever la voix plus qu’il ne le fallait. Il surprit deux femmes sveltes à l’allure élancée, recouvertes chacune de robes blanches aussi fine que de la soie, adresser à sa présence :
« Regarde, c’est un terrien.
— Je n’en avais jamais vu. Il est si beau. Si intriguant.
— Certes. Tu ne trouves pas qu’il est un peu petit ? »
Lorsqu’il voulu les surprendre, elles avaient déjà disparu derrière deux autres groupes.
La salle était à l’image de l’Empire : immense. De grandes fenêtres transparentes s’élevant comme des vitraux laissaient passer les timides rayons d’un soleil au réveil. Des colonnes s’arrachaient du sol pour venir s’entrelacer au milieu de voûtes cathédralistiques. Les yeux de Karl s’émerveillaient devant tant de grandeur et de démesure. Il laissa son regard se dérober jusqu’au fond de la pièce, avec pour objectif de voir à quoi ressemblait ce trône qui dirigeait les astres.