« Hobereau Seyouf, cela devrait vous intéresser. »
Dans une salle humide et sombre qui empestait l’odeur de moisissure, l’officier se retournait. Le teint mat et les joues recouvertes d’une barbe hirsute, l’homme était voûté sur sa chaise et fixait son confrère à l’autre bout de la pièce. Ses yeux ténébreux se cachaient dans la pénombre, une fumée pâle planait entre eux. Deux épaulières galonnées épousaient sa fine tenue beige. Seyouf s’approcha.
Calme et serein, le hobereau se mouvait comme un gentillomme des quartiers supérieurs. Sur sa coiffe frisée, une kippa blanche cachait le haut de son crâne. Il portait une tenue brun clair, brodée de quelques pièces synthétiques orangées. Un pantalon assorti à son haut était enfoncé dans des bottes marrons faites d’une fine couche de cuir. Autour de son cou flottait une écharpe, seule fantaisie à sa tenue d’escarmoucheur.
Tandis que son doux visage s’approcha de l’écran, son homologue lui pointa du doigt un carré clignotant.
« Qu’est ce que c’est ?
— Notre chance de renverser l’Empire. »
Seyouf leva un sourcil épilé, prenant un air dubitatif. Deux épais traits noirs circulaient autour de ses paupières avant de s’évaser sur ses trempes. Il se dégageait de lui une suave odeur de musc éludé. Lorsqu’il se pencha, sa veste s’ouvrit, laissant dévoiler un torse gonflé de muscules. Il plissa les yeux et vint appuyer sur une touche d’un clavier mécanique. Aussitôt, une fenêtre s’ouvrit sur l’écran, dévoilant le visage ébouriffé d’une jeune femme aux yeux remplis d’aigreur.
« Je m’appelle Abelys Lombard. Je suis une terrienne… »
Il écouta la transmission jusqu’au bout avant de se passer deux doigts de chaque côté de ses lèvres. Il voulut étirer un sourire le long de ses joues, mais n’eut pour seule décoration faciale que les ouvertures béantes de ses yeux et sa bouche effarée. Sous le choc de ce qu’il venait d’entendre, il laissa s’écouler quelques secondes. Puis, il lâcha un rire comme de l’air comprimé s’échappait d’une valve.
« Par tous les dieux, qu’est-ce que… Comment ?
— Je ne sais pas, je viens de repérer ça sur le canal piraté de l’Empire. Apparemment, la jeune terrienne a réussi à diffuser ce message en s’aidant d’une séance de législat.
— C’est… Bon dieu c’est incroyable ! »
Les deux hommes échangèrent un rire. Seyouf était comme un enfant excité, l’autre ne cessait de faire des signes de la tête de haut en bas, un petit sourire mesquin planté dans sa mâchoire. Ils n’en revenaient pas. Il faut dire que cela n’était pas courant d’avoir un habitant de la Terre pouvant s’exprimer librement dans la démocratie impériale.
Plus encore, cela n’était jamais arrivé à mémoire d’homme. Seyouf essaya de fouiller dans ses souvenirs : il n’avait jamais eu vent d’un tel discours anti-impérial sortant de la bouche d’une population sous l’égide de la domination du régime. A dire vrai, il pensait — et il en était même convaincu — qu’il assistait ici à la seule et unique fois où la planète oubliée s’exprimait avec autant de rage.
Il lâcha un dernier rire avant de poursuivre :
« Mais, c’est une chance inouïe !
— Je sais, mon frère.
— C’est un signe du misécordieu, nous devons agir. Nous devons agir vite. Donnes-moi une copie de cette cassette Selim, je dois prévenir les ashrafs de son existence.
— Bien sûr mon frère. Alors ça y est ? L’heure de l’historiade est arrivée ?
— Je le crois bien mon frère. Nous allons pouvoir restaurer la vérité. Un tel document entre nos mains est un message divin ! »