Alors, lentement, une idée fut son chemin. Elle se traduit en son. Abelys entama son discours. Les mots s’écoulaient comme l’eau pouvait ruisseler sur le flanc d’une montagne, d’une voix aussi claire que les gouttes de la rosée, et au ton plus léger que les glaciers centenaires :
« Je m’appelle Abelys Lombard. Je suis une terrienne.
« Je ne comprends pas beaucoup votre monde, je ne suis là que depuis quelques jours. Mais je sais que vous avez de l’eau à volonté. Vous respirez un air plus pur que le nôtre. Et… et vous semblez aussi manger sans chasser ni même aller aux cueillettes. Je ne comprends pas votre monde, et pourtant. Pourtant, j’ai l’impression que nous devrions y avoir droit aussi.
« Marcus n’arrête pas de nous dire que nous sommes des impériaux, nous aussi. Et pourtant, nous n’avons jamais entendu parler de vous. Vous êtes des étrangers. Si nous sommes du même côté, pourquoi ne venez-vous pas nous aider ? Pourquoi ne venez-vous pas nous donner des soins. De l’eau recouvre votre monde, pourquoi ne la partagez-vous pas avec nous ?
« J’ai l’impression que… que vous nous laissez mourir sans rien faire. Face aux hordes de squamas, qui saisons après saisons terrorisent notre village. On se bat pour notre survie, et j’ai l’impression que vous vous prélassez dans ce que vous appelez l’Empire ! Si votre Empire existe, de là où je viens, il ne nous offre que de la peine et de la désolation !
« Venez voir les murs éraflés de Cathor. Venez voir à quoi ressemble Napolis la morte, les monts ternes d’Astorie ou encore le désert de Mediranée. Les lacs fumants de l’Ukaronie, autour desquels rien ne pousse. Venez voir l’Empire que vous semblez tant adorer ! Venez voir à quoi il ressemble, par chez moi. Alors, alors peut-être… peut-être aurez-vous raison. Peut-être pourrons-nous être des impériaux.
« Pour l’heure, le seul empire que je vois sur Terre, c’est l’empire du vide ! »
Elle appuya fermement sur le bouton pour terminer la retranscription. Son visage était devenu rouge de colère. Elle releva la tête, constatant que Marcus avait la bouche grande ouverte et la regardait, choqué par sa performance. Karl était fier et n’affichait aucune surprise. Il savait que les mots d’Abelys étaient sa force. Il acquiesçait avec une moue satisfaite.
Marcus vint lentement reprendre l’appareil de communication, les mains tremblantes, comme s’il ne voulait pas froisser la guerrière née en face de lui. Il le mit dans sa poche et bégaya quelques syllabes avant de dire :
« B… bien. Cela devrait suffire. C’était très… très intense, Abelys. Si j’avais sû je… Enfin bon, ce qui est fait est fait. »
Abelys hocha brièvement la tête et fit volt-face. Elle retourna dans ses quartiers personnels et, pour la première fois depuis qu’ils étaient là, ferma derrière elle. Elle n’avait qu’une envie : faire redescendre la pression. Quelques minutes de plus et elle attaquait le spacien. S’il n’était pas capable de comprendre sa colère, il était loin d’être un ami pour eux.
À bien y penser, l’Empire était-il seulement un allié pour leur village ?
Au soir, Abelys s’était calmée.
Elle avait essayé chacun des appareils de sa suite. L’un tordait une pâte épaisse pour en extraire un jus noir et amer. L’autre fumait jusqu’à ce qu’une infusion en sorte. Il y avait même, au mur, un trou duquel sortait des cubes glacés qui se transformaient en eau lorsqu’on les laissait se reposer. Elle s’était ensuite posée devant une holprojection et avait regardé un homme et une femme raconter des histoires sur des lieux imaginaires.
C’est un son rauque et guttural qui la sortit de sa séance de contemplation. Elle alla poser une oreille curieuse sur sa porte en métal pour essayer d’entendre plus en détail ce qu’il se disait. On pouvait difficilement distinguer les voix, mais Marcus était en plein accrochage avec une autre personne. Les voix allaient de plus en plus hautes dans les intonations. Le sujet de la discorde devait être rudement grave.
« C’est un scandale, monsieur Physal ! Un scandale !
— Je n’y suis pour rien, les lois sont les lois.