Elle était dans ses pensées, un doigt caressant l’arrière de sa nuque. Elle se demandait ce qu’étaient devenus ses amis au village, tante Maerie, les enfants Dagondins et les autres. Peut-être que son absence leur faisait du bien à tous. Peut-être étaient-ils enfin ravis de se séparer de deux bouches à nourrir.

S’il est vrai qu’ils revenaient souvent bredouilles de leurs escapades, elle avait néanmoins beaucoup aidé son clan. Tresser les grandes nappes de paille pour la semaille d’Ouvrefeu, planter les palissades avant les grandes migrations, surveiller dans le cloître le vieux couple touché par la maladie.

La liste était longue, elle pouvait énumérer chacune des tâches dans l’ordre depuis le début de l’année. Mais cet exercice, en même temps que lui prendre un temps fou, serait inutile. Au lieu de cela, elle observait sa longue crinière froissée. Depuis qu’elle était sur Mars, les gens la regardait comme on posait les yeux sur une étrangeté, au mieux. Au pire, un animal.

Par deux fois elle s’était risquée à arpenter les couloirs sordides de ce qu’ils appelaient par ici le Thronarium. La première tentative fut avortée par les cris de dégoûts systématiques que des hôtesses avaient poussées en sa direction. À la seconde, un groupe d’immenses bons hommes, tous vêtus d’accoutrements ridicules, s’étaient rués sur elle sans la considérer.

Ils la bousculèrent et s’offusquèrent lorsqu’elle poussa un grognement de douleur. Elle s’était écartée mais, pas assez pour ces messieurs à en croire leurs airs exagérément outrés. L’un d’eux avait même ajouté : « Et bien alors ! On ne s’écarte pas au passage ? » ironique, imprégné de dégoût et de suffisance.

Depuis, elle s’était enfermée dans une salle qu’on leur avait attribuée. Les quartiers étaient grands. Aussi grands que le village, pensait-elle. Il y avait une vue sur les étendues désertiques et violacées en contrebas, depuis une cour extérieure. Au dedans, c’était un grand hall vide et terne, parsemé de broussailles épineuse et toutes aussi noires que les murs. Partout, des draperies rouges ou dorées ornaient inutilement les meubles.

La pièce centrale était en triangle. Sur chaque mur, une immense porte que l’on ouvrait par un simple geste de main venait dévoiler une autre pièce, plus intime. Uniquement Abelys pouvait ouvrir ou fermer la porte de sa chambre, lui avait-on dit. Elle s’y était essayé plusieurs fois, avant de préférer la laisser toujours ouverte, ce malgré la présence de Marcus de l’autre côté.

Marcus, justement, où était-il ? Depuis la veille, il prenait Karl avec lui et l’emmenait dans les tréfonds du dédale volant. Une fois, elle avait cru voir leurs silhouette plusieurs mètres en contrebas, sur une plateforme tenue par des cordages d’acier et des poutres enroulées comme des serpents tordus. Tout était disgracieux ici, rien n’avait été conçu pour exprimer la plénitude et le calme d’un naturel vivant. Les murs transpiraient la ronce putride et suintaient l’arbre mort.

Quelle étrange technologie permettait à un palais aussi immense de voler sans que l’on ne puisse y entretenir la moindre plante qui y poussa ? En parlant de plante, elle n’en avait vu aucune jusque là. Il n’y avait que d’étranges formes organiques chaotiques dans des vases étroits, crachant d’horribles odeurs. Même sur Terre, malgré le soleil de plomb, l’on pouvait parfois se balader entre les broussailles vertes des steppes arides.

La Terre. Elle ne cessait de penser à la Terre, une planète du système solaire, comme lui avaient expliqués certains médecins sur Hallbearn. Un monde mort, disaient-ils. Elle n’était pas de cet avis. Pour autant qu’elle en avait vu, Mars ne possédait pas un soupçon de la vie que pouvait recueillir sa planète Terre. Ils étaient, à ses yeux, de bien idiots savants qui pensaient tout savoir mais s’y connaissaient moins qu’elle.

La Terre n’était pas un monde mort. C’est leurs mondes à eux, qui n’étaient pas vivants.

Le son de pas interrompit ses pensées. Marcus criait de joie dans le hall. Elle ne se précipita pas pour le rejoindre mais ce dernier allait vers la porte de Karl, criant à tue-tête :

« Ca y est ! Vous avez votre audience ! Vous l’avez ! Haha ! Karl ! Karl tu es là ? »

Abelys passa un petit visage discret derrière sa porte, observant la folie du spacien se déployer dans l’habitacle. Il agitait sa main devant un appareil noir et pressait frénétiquement un bouton à gauche du dispositif. Criant, fier d’avoir une bonne nouvelle à leur annoncer. En tournant la tête, il remarqua que la jeune Abelys, timide, n’osait s’avancer.

« Venez, ma chère, cela vous concerne aussi. Karl ! Sortez de votre chambre, vous allez être les heureux élus. Premiers terriens à envoyer un message à la Législature. Oh ! Comme c’est excitant ! »

La chambre de Karl s’ouvrit. Il avait abandonné ses vêtements de cuir pour un tissu moins artisanal. Un léger chemisier en guise de haut et un pantalon tout aussi sobre, les deux d’un noir bleuté, venaient épouser sa morphologie avec élégance. A sa ceinture, on lui avait donné un datapad personnel — ce qu’Abelys avait refusé — ainsi que divers appareils sophistiqués au fonctionnement incompréhensible.

Il s’avançait, vêtu du même accoutrement que certains hommes que l’on pouvait croiser, et fixait Marcus avec un visage neutre.

« Ah, Karl, voici votre chance. C’est pour vous, tenez. Un entretien avec la Législature. Vous n’avez qu’à appuyer là et envoyer votre message, il sera ensuite vu par l’ensemble des citoyennes et citoyens de l’Empire souhaitant se renseigner aux dernières actualités de la Terre ! »

Karl ne partageait pas l’enthousiasme du scientifique. Il hésita quelques instants avant de se tourner vers Abelys. En cet instant précis, elle savait avec exactitude ce qu’il allait lui demander. C’est que, l’impétueux explorateur n’était pas habitué à parler au monde et à rentrer dans les histoires de politique. Là où Abelys, elle, en avait l’habitude.

« Tu veux bien le faire ? »