Les bottes venaient heurter le sol en cadence. Gauche. Droite. Gauche. Le choc entre les talons et le métal froid propageait un bruit de cuivre dans la coursive. Ses hanches basculaient en rythme, secouant avec véhémence les sacoches de cuir disposées en cercle autour de sa taille. La main droite venait s’enrouler autour de sa ceinture, empoignant le cuir sec et craquelé avec fermeté. Et, tandis que son corps svelte s’avançait rapidement, sa main gauche se balançait d’avant en arrière.

Jade vint recadrer une mèche rebelle derrière son oreille. Elle en profita pour lancer un regard furtif par dessus son épaule. Drefyus lui emboitait le pas, le regard détaché, jouant de ses doigts sur la gâchette de son arme – comme à son habitude, en somme. Elle le remarquait tendu, plus qu’à l’accoutumé. La présence imminente d’un sélénien sur le sol martien n’était pas ce qu’il y avait de rassurant. Ces êtres n’avaient jamais quitté Joveah. Jamais.

Elle prit une grande inspiration et accéléra le pas. Il n’y avait pas une minute à perdre. Autour des deux agents, le Thronarium était ce qui représentait au mieux la définition du lugubre. Les couloirs étaient aussi sombres et ternes les uns que les autres. Ils marchaient sur un étrange sol grillagé, superposé à une coursive discrète qui laissait passer sous leurs pieds d’étonnantes formes de cordes enlacées.

L’architecture avait de quoi s’interroger. Lorsqu’ils passaient devant une lumière, c’était pour mieux être exposés à la décoration douteuse. Jade espérait que cet étage était le seul à dégager cette sensation mortifère. Elle savait que ce n’était pas le cas. Tout le Thronarium était ainsi, à n’en pas douter. On l'appelait la salle du trône ; pour elle, c’était plutôt un sarcophage géant en perdition.

Au plafond, régulièrement, des arceaux se joignaient dans un méli-mélo indescriptible, sorte de mélange mousseux de branchages et de ronces carbonisées. La structure du palais impérial était organique, à la limite du mystique. Jade n’était jamais entrée aussi loin, elle comprenait pourquoi maintenant. Elle préférait être dans les bureaux citadins qu’à bord de cette incohérence stellaire.

Au bout d’un couloir, une porte menait à un bureau à l’aspect plus conventionnel, dans lequel s’agitaient plusieurs hommes et femmes. La pièce était entourée d’une nacelle surplombant la scène centrale. Sur celle-ci, des officiers pianotaient sur des interfaces holographiques et tactiles. Au centre de la salle, une table accueillait une bonne dizaine d’individus aux couleurs de l’Empire et de Mars.

Les tenues militaires vertes et sobres, décorés de quelques gallons pour reconnaître les insignes, signalaient des gradés de la marine spatiale. En bout de table, trois scientifiques arboraient d’élégantes vestes blanches. Chacun d’entre eux avait à son doigt une bague à l’ornure différente. Et puis, il y avait un homme vêtu d’une longue veste élaborée, à la capuche rouge repliée dans son dos. Il gonflait un buste noir sur lequel étaient gravés deux lettres superposées. Deux “S” entremêlés, ondulant entre ses maigres pectoraux. Un ecclésiaste à la mine blafarde, peu enjoué d’être là. Peu enjoué d’être vivant, même.

Enfin, en bout de table, une jeune femme, au visage entretenu et à la coiffe aussi blonde que courte, pointait du doigt un écran affichant une carte du système. Sa voix sonnait comme un cri aride et austère. Elle avait un tel charisme que tout l’auditoire était tourné vers elle. Et tandis que ses cordes vocales peinaient à suivre l’intensité de sa voix, elle poursuivait :

« … d’entrer dans la bi-orbitale, ce qui serait un coût monstrueux en solarium. (Elle marqua une pose, remarquant l’entrée des deux soldats, avant de reprendre :) Mais pour l’heure, nous allons profiter de nos agents, de retour de mission, pour comprendre comment aborder l’abomination qui s’amène prendre le thé avec l’Emperesse. »

Les visages se tournèrent vers les deux agents impériaux. Il y avait de nombreux gradés. Jade les avait déjà croisés, de près ou de loin. Elle reconnut sans grande difficulté le général Uldenrick et son air livide, qu’elle méprisait plus que tout. Parmi des femmes et des hommes de phénotypes différents, il y avait également Valken le corpusien, au crâne rasé et doté d’un masque recouvrant la partie inférieure de son visage, depuis lequel s’échappait un tuyau noir filant dans son dos.

Jade n’était pas impressionnée, elle avait déjà vu autant de salle de concils qu’elle avait fait de mission, voire plus. Elle s’avança, cherchant à se positionner à l’opposé de la capitaine Imionn. Les deux femmes occupaient l’espace avec autant de prestance qu’un jeu de regard s’installa dans l’assemblée. Un duel de langage corporel était en train d’avoir lieu à n’en pas douter.

« Bien, merci de nous accueillir à votre réunion. L’agent Drefyus et moi-même revenons effectivement d’une mission sur Joveah. La présence de ce sélénien sur notre orbite pourrait être directement liée à notre intervention. A-t-il émis des revendications particulières ? »

À mesure qu’elle parlait, elle observait chacun de ses interlocuteurs, finissant sa question le regard tourné vers la capitaine, défiante. Il ne fallut pas plus de temps qu’un battement de cil pour que cette dernière ne réponde :

« Aucune, l'aberration est entrée on-ne-sait comment dans une navette vénusienne et reste plantée dans le sas sans dire un mot, sans entrer en contact avec qui que ce soit.

– A-t-on un agent robotique capable de nous aider ?

– Aucunement, les robots les plus proches sont à des jours de vol d’ici.

– Peut-on dévier la navette ?

– Il est trop tard, elle est déjà dans sa phase de décélération. De plus, on ne peut risquer de mettre des civils en jeu.

– La détruire ?

– C’est un vaisseau séculier, Jade. Répondit Imionn en hochant la tête d’un air blasé.