La vie sous l’Empire du Dominium n’était pas compliquée pour qui savait suivre les règles. La majorité des territoires habités par les humains étaient situés sur Mars, bien que l’on dénombra un nombre important de colonies et cités spatiales dans la ceinture, sur Céres, Vénus ou encore dans les divisions extérieures. Là, les humains vivaient en harmonie avec d’autres espèces.

Parmi ces autres espèces, il y avait les insectoïdes. Plus répandus sous la forme de formiciens, les insectoïdes étaient des êtres pensants à part entière, issus de nombreuses modifications génétiques d’insectes et de vers colonisateurs. Utilisés dans les anciens temps pour terraformer les mondes dans des conditions inhabitables pour les humains, les insectoïdes devinrent peu à peu des créatures domestiquées.

Lors de la guerre Trine, Odeus Khoen, célèbre laborantin de Vénus, poussa ses recherches jusqu’à l’amélioration des capacités cérébrales de ces insectes géants. Ces fourmis, ces vers et ces hyménoptères devinrent rapidement des intelligences capables de raisonner, réfléchir à des problématiques et trouver des solutions. Les colonies autrefois sauvages et mues par les aléas de la nature se structurèrent.

En quelques siècles, le genre des insectoïdes devint une espèce intelligente à part entière, rivalisant presque avec certaines sociétés humaines. L’on concéda, de manière craintive d’abord, puis avec plus de confiance au fil du temps, des territoires à ces êtres doués de sentience.

La sentience, ce terme accordé aux espèces qui avaient su évoluer à un stade suffisamment développé pour entretenir des relations sociales, voire même diplomatiques avec le genre homo. Les squamas de la planète Terre. Les simiens de Vénus. Les séléniens de Joveah. Même les robots de l’astremonde d’Asimo eurent le droit à cette reconnaissance. Tous ces peuples éparses, toutes ces espèces, toutes ces spécificités systémiques avaient vécu sous l’égide de l’Empire du Dominium.

C’était l’ordre des choses depuis des millénaires, quiconque s’opposait à cette vérité était catégorisé de spéciste, un crime contre l’évolution, passible d’une peine d’emprisonnement, en plus de voir son nom rayé du Memor Manuscrat : autant dire le pire châtiment. Quiconque salissait le droit à l’existence était voué à disparaître. Telle était l’une des lois primaires de la constituante impériale.

Alors, lorsque Steen apprit qu’un parti politique était sur le point de changer cette vérité absolue – vérité d’un Empire qu’il avait toujours trouvé juste, qu’il avait toujours défendu – son optimisme s’effaça quelque peu de son visage rayonnant. Il ne se rasa pas ce matin là. Il ne s’appliqua pas non plus d’onctions. Ne se nettoya pas l’épiderme non plus. Il se laissa aller, catatonisé par le terrible choc de la veille. Une loi d’autant effroyable qu’il en était devenu l’un des opposants, par défaut.

Opposant, mais pourquoi ? Après tout, si c’était la volonté de la majorité, il n’avait qu’à accepter. Oui, mais voilà : Steen ne pouvait se contraindre à effacer des siècles de vie commune avec une espèce qu’il savait intelligente. Si les insectoïdes n’avaient plus accès aux droits fondamentaux, qu’en était-il des autres espèces. Qu’adviendrait-il alors de l’humain et ses créations ?

L’humain lui-même se hiérarchiserait-il ?

L’idée même de cette société le rebutait. Il n’en voulait pas, c’était plus fort que lui. Il devait s’y opposer. Ce pourquoi le second jour, lorsqu’il revint à la Législature, il passa à côté du guichet, ignorant la séduisante vénusienne, et se précipita dans son bureau. Essoufflé, presque en sueur, il se mit à son poste et reprit son travail avec l’Intelligence Eon, son nouveau collègue.

« Eon, je veux un extrait du discours du porteur de la loi, Monseigneur Aparakh Diosta.

– Bien entendu, monsieur. Voici le passage qui pourrait vous intéresser. »

Le visage d’Eon disparut pour laisser place à la représentation miniature d’un personnage vêtu d’une longue toge pourpre et paré d’une aumusse indigo. L’homme était âgé, à la peau ridée et aux traits extrêmement sévères. Il avait les mains posées sur son pupitre et s’adressait à ce qui semblait être l’auditoire du conciliat, la plus haute instance démocratique du système solaire, bien même au dessus de l’Empire.

« De tous temps (clamait la retranscription holographique) l’humanité a été porteuse des progrès sociaux et des avancées technologiques considérables. Nous ne pouvons et ne devons laisser des espèces inférieures entacher le cours de l’histoire en sabordant l’évolution du vivant.

« S’il n’est pour aucun d’entre eux utile de croire en notre projet commun, s’il n’existe aucune négociation possible, alors la seule direction que nous devons prendre est celle de la sanction punitive capitale. Les insectoïdes n’ont jamais – et ne vont jamais – s’intégrer à nos sociétés, il est temps de s’en rendre compte.

« Les attaques subies par les civils et les scientifiques des stations dans tout le système démontrent le caractère belliqueux de ces terroristes. Jamais il ne leur sera possible d’épouser nos dogmes. De respecter nos valeurs. Respecter les valeurs de l’Empire. Il est temps de mettre fin à cette supercherie.

« Il est temps, je vous le dis, de chasser ces barbares de nos mondes ! »

L’intervention se termina par un tonnerre d’applaudissement dans l’hémicycle. Steen regardait, effaré, les bancs des soutiens à la personnalité. Il s’agissait bien évidemment du tiers impérial, mais il dénotait également quelques syndiqués. Le tiers confrérial observait le silence, comme toujours dans les plénières. La bouche ouverte, il passa deux doigts de chaque côté de ses lèvres, de haut en bas, comme pour se dégourdir la mâchoire.

« Et bien ! Comment peut-on proclamer des atrocités aussi graves et être applaudi sans que cela ne choque personne ?

– L’ère du temps, j’imagine (lui répondit l’Intelligence). Les sociétés sont toujours changeantes. Lors de la posthistoire, les peuples se séparaient par la simple couleur de peau et les frontières étaient symbolisées par des zones géographiques.