Steen Kelter était un citoyen de l’empire exemplaire. Il se levait à l’aurore, avant même que son alarme ne le sorte du lit, appliquait ses crèmes tonifiantes sur son corps et passait un quart d’heure dans sa dermopurge. Chaque matin, il ingérait une quantité précise de vitamines, protéines et autres nutriments nécessaire au maintien de son organisme. Puis, une fois le rituel respecté, il se rendait à son lieu de travail en pratiquant une activité sportive, comme tout bon cyclonaute qu’il était.

Son métier consistait à surveiller les flux des navettes passant d’un hexandre à l’autre. Rien de bien compliqué, puisqu’il n’était pas question ici de vérifier les puits à gravité ou autres trajectoires extra-planaires. Tout ce qu’il avait à faire, c’était s’assurer que les robots étaient correctement supervisés et observaient avec efficacité le trafic spatial. Autant dire un métier méticuleux et précis. Exactement ce qui convenait à Steen, le martien maniaque, à la vie idéale.

Le soir, il sortait généralement avec des collègues, des partenaires privés ou restait chez lui à regarder des informations holodiffusées. Son programme favoris : les cours de la bourse stellaire impériale, en particulier les fluctuations des cryptomonnaies, dans lesquelles il avait investi la majeure partie de ses économies. Les jours de repos, il s’occupait à entretenir son corps et son esprit dans des salles d’entraînement ou de réflexion, et renforçait son ossature dans un générateur à gravité artificielle.

Le seul défaut de ce newscovitch était son faible pour la boisson alcoolisée, en particulier l’éther, autour duquel il avait développé une terrible addiction. Mais cela ne dérangeait ni ses supérieurs, ni les autorités. Car sur Mars, chacun était libre de consommer et user d’autant de substance qu’il lui plaisait. La responsabilité de tout dommage sur l’intégrité corporelle ou psychique incombait à la personne. Il n’y avait aucune mutualisation, aucun partage des ressources.

Au sein de l’empire, le citoyen était un individu entier et responsable de ses actes. S’il décidait de se supprimer, telle était sa volonté. Si un jour, il avait besoin de soin, on ponctionnait dans un premier temps les crédits, puis l’on vérifiait l’intégrité génétique et phénotypique de l’individu à sauver. Enfin, une évaluation sur les risques était lancée. Dans les faits, lorsqu’un fumeur se retrouvait ex-aequo avec un sportif, l’intelligence artificielle sauvait d’abord le plus émérite : l’athlète.

Loin de ces considérations, Steen vivotait au gré des aléas, glissant sur les rouages du temps comme une goutte d’eau dans la rivière. Sa vie n’avait d’importance que son plaisir propre et la satisfaction de plaire aux autres. Son quotidien était rythmé par ses seules habitudes.

À l’exception de ce Quintidi de la première décade du mois. Ce jour-ci, il reçu une notification sur son datapad. Une notification qu’on ne recevait que très rarement. Une à deux fois par décennie, les citoyens de Mars étaient conviés à participer à la vie politique de leur société et étaient tirés au sort pour légiférer sur des lois en cours d’édiction. Les textes étaient alors directement appliqués, sans validation par la chambre conciliale. Ces lois étaient promulguées sur la totalité des territoires sous juridiction de la Législature.

Pour Steen, c’était la première fois qu’il était amené à déposer son bulletin pour la législation. L’espace de quelques secondes, il laissa son code hormonal se dérégler avant de reprendre le contrôle. Les battements de son coeur stabilisés, il rangea son datapad dans sa poche et abandonna ses pensées vers l’extérieur. Dehors, la capitale de la civilisation humaine évoluée, Newscew, se réveillait à petit feux.

Au sortir de sa petite villa de campagne située dans les hauteurs des vallées marinières, il se dirigea vers son véhicule de transport personnel, un cyclotor à grande roue. L’appareil était une immense sphère dans laquelle il se plaça et, après avoir activé le moteur, se déplaça grâce à la rotation d’un grand cerceau entourant la cabine de pilotage. Son itinéraire s’afficha en trois-dimensions dans le coin inférieur droit de son pare-brise : direction la législature.


En arrivant sur les lieux, Steen ôta son veston de protection et observa l’édifice administratif. Le style impérial était une architecture sobre aux aspects très formels. Des murs lisses affichaient diverses représentation d’ancien explorateurs entre deux métaphores de célèbres expéditions scientifiques. Les colonnades s'étendaient d’un bout à l’autre de la façade, affichant entre chacune d’elle les textes fondateurs de l’Empire Dominial.

Il resta plusieurs secondes à observer la grandeur des lieux. Un groupe de formiciens, des insectes à la taille d’enfants et à l’intelligence d’un robot, le sortit de sa torpeur. Il les regarda s’éloigner vers la gauche alors qu’ils échangeaient des cliquetis, claquements et crissements de mandibules en guise d’échanges conversationnels. L’impérial ne parlait pas le formicien mais cela ne l’importait que peu, il était habitué à entendre autour de lui des centaines de langages dont il ne maîtrisait pas un millième.

Il s’avança résolument vers l’entrée de la chambre législative, avec pour objectif de terminer cette journée le plus rapidement possible. Son employeur était informé de son absence, aussi il n’avait pas à se faire de soucis. Le système était infaillible en ce qui concernait l’engagement citoyen et démocratique dans la société. En cela, l’on pouvait bien remercier l’Empire du Dominium ?

S’approchant du guichet, il tomba nez à nez avec une fonctionnaire d’état, une vénusienne à en juger les traits anguleux de son visage. La jeune femme avait les cheveux peints d’un blond très pâle. Des yeux livides se levèrent, elle avait l’apparence d’une pierre précieuse derrière un imposant bureau en marbre blanc. Tout était blanc, lisse, sans aucune aspéritée. Il s’avança, timide et maladroit :

« Je… erm, je viens pour…

– Votre législat ?

– Oui, voilà.

– Au fond de ce couloir, à droite, la porte D. »