L’horizon tremblait. Quelque chose leur rappelait un village qui paraissait si lointain. On avait expliqué les bases de l’astronomie à Karl. Il leva les yeux au ciel pour tenter de voir la Terre. Pour déceler l’once d’un désert sur la voûte bleutée. Rien, si ce n’est une étrange couleur rosée. Et ces objets, éparpillés aléatoirement, qui volaient dans le lointain. Des petites boîtes noires, des longs filaments entourés de ferraille ou encore d'immenses coquillages silencieux.

C’était comme ces anciennes carcasses de géantes créatures ferreuses que l’on déterrait parfois dans le sable. Mais cette fois ci, elles étaient vivantes et crachaient dans leurs sillages de longues traînées de vapeur. Ces monstres du ciel, silencieux, arpentaient les grandeurs aériennes, avec pour seule quête de suivre leurs chemins invisibles, routes tracées entre l’horizon et les zéniths infinis.

« Des vaisseaux spatiaux, en partance ou en provenance d’autres astres. Certains quittent l'atmosphère, d'autres se rendent vers les cités de Mars. Dans le coin, c'est surtout des navettes diplomatiques.  »

Avait commenté Marcus, en voyant Karl s’interroger, un sourire amical sur les lèvres. Comme pour enseigner ce que les terriens ne pouvaient dépeindre. Ou pour lui montrer qu’il connaissait beaucoup plus de choses que lui ? Abelys hésitait. Plus que de la méfiance, c’était une once d’aigreur qu’elle éprouvait pour le spacien. Il se la ramenait beaucoup trop. L’humilité n’était pas son fort, il est vrai, mais ses paroles acerbes étaient toujours accompagnées d’un regard tendre.

Loin devant, Drefyus se tournait et observa l'horizon avec deux jumelles qu'il ficha sur ses yeux. Il avait l'air tendu et s'écria :

« Dépêchez-vous, des échassiers commencent à nous suivre. »

Abelys regarda derrière elle pour voir ce dont il parlait, mais ne remarqua rien d’anormal. A ce moment, elle se souvint de Marcus. Si ce dernier la voyait témoigner de la curiosité, il étalerait certainement sa science et expliquerait ce que sont ces fameux échassiers. Pas question d’entendre une fois de plus sa voix surgir. Elle se tourna rapidement et accéléra le pas. C'est alors que la voix de Marcus vint marteler ses oreilles :

« Ça alors , je n'en avais jamais vu jusque là. Ces créatures sont de fascinants prédateurs faits de chitine et recouverts de fungus (Il récitait son exposé tandis qu’Abelys soupirait en détournant le regard). Leurs six immenses pattes, fines et hautes jusqu'à dix mètres, leurs permettent de se mouvoir dans ces vastes étendues en une fraction de seconde ! »

Bientôt, ils arrivèrent sous l’édifice volant. C’était comme un palais aux milles donjons, tendant chacun des centaines de doigts crochus et pointus vers le ciel, le tout dans un désordre chaotique et une noirceur sans consistance. Des innombrables balcons, d’inqualifiables lianes faites de mousse grisâtre se balançaient au gré du vent, se percutant l’une et l’autre régulièrement.

L’édifice était à plusieurs centaines de mètres au dessus de leur tête. Peut-être même plus haut encore. Cinq réacteurs nucléaires à fusion crachaient une déferlante d’énergie en direction du sol pour maintenir la structure à cette altitude. A plusieurs endroits dans la vallée, des câbles aussi gros que les troncs des arbres montaient, montaient jusqu’à s’introduire dans un conduit, une citerne ou montaient encore jusqu’à disparaître quelque part dans les étages supérieurs.

Tout là haut, des lumières fades scintillaient, signalant la présence d’une vie au coeur de l’étonnante créature de métal. Le son que le Thronarium émettait était un mélange de cris assourdissants et de bourdonnement indiscernable. Abelys plissa les yeux et porta ses mains aux oreilles pour s’empêcher l’inconfort. Jade attrapa un appareil à sa ceinture et, tout en appuyant sur un bouton, parla en direction d’une petite lumière :

« On y est, vous pouvez envoyer les dronautes. »

Abelys surveilla Marcus du coin du regard. Surtout ne nous explique pas ce qu’est un dronaute, pensa-elle très fort. Avant qu’il ne se tourne vers eux et ne déclare, toujours cette petite fulgurance dans le regard – pendant qu'Abelys fermait les yeux pour chercher la paix intérieure :

« Vous allez avoir la chance d’entrer dans le Saint des saints, haut-lieu du Système. Les dronautes, de petits appareils formidables, vont venir à notre rencontre pour nous conduire jusqu’à l’une des plateforme d’accueil. »

Et tandis que l'on pouvait apercevoir de petits insectes aux ailes figées quitter la forteresse noire, Karl pointa la structure d'un index réticent.

« Pourquoi ce château vole-t-il ? C’est une astuce pour vous protéger des raid de Squamas ? »

Drefyus était essoufflé, comme les quatre autres comparses. Il sortit une fiole et y trempa ses lèvres. A l’avant du groupe, il était à demi posé sur un rocher, le pied dressé sur la roche comme un conquérant, et passa sa main dans une tignasse blonde aux mèches bouclées, pour remettre de l’ordre dans sa coiffure ébouriffée. Ses yeux bleus sombre – une caractéristique qui lui donnait un air franchement flippant – fixaient Karl. Puis, se tournant vers Jade :

« Je ne m’étais jamais posé la question. C’est vrai ça, pourquoi les ecclésiastes font toujours voler leurs palais ?

– Pour faire parler les idiots comme vous. Répondit-elle, les ignorant à moitié.

– Ça se tient. répondit Drefyus, hochant la tête, la mine contentée. »