Au fond de la scène, la navette de transport était posée sur quatre trains d’atterrissage à suspension. Le module blanc avait traversé la fine couche d’atmosphère sans encombre. Il s’était installé sur un plateau sableux et restait sagement endormi en attendant que ses passagers ne reviennent le récupérer. Depuis les hauteurs, on apercevait un paysage merveilleux à l’exotisme époustouflant, contrastant fortement avec l'exiguïté du vaisseau.

Mars était une planète sauvage à l’air extrêmement froid et sec. Cinq silhouettes se dégageaient d’un plateau aride, vêtues de tenues renforcées permettant leur survie dans un environnement presque hostile. Les deux terriens, non habitués à la gravité et l'atmosphère de ce monde, s’étaient vu remettre un masque supplémentaire et des bottes renforcées. Le reste du petit groupe de survivants n’avait pas besoin de ces artifices. Le spacien et les deux agents connaissaient bien ce monde et y évoluaient couramment.

La grandeur du paysage laissait supposer une solitude réconfortante. S’ils avaient passé d’interminables heures dans un tout petit espace, les voilà rassurés de pouvoir se mouvoir en toute liberté dans les plaines désertiques du monde de sable. Le ciel se couvrait d’étranges nuages roses aux formes lamellées. Ça et là, des mousses sirupeuses assorties de lichens jaunâtres, desquels s’extirpaient une broussaille aux tentacules dentelées, marquaient une terrifiante différence entre la flore de Mars et celle de la Terre.

Au loin, d’immenses pics rocheux sortaient du sol, comme les doigts esquintés de géants, ensevelis sous les milliers de mètres aréneux. Le sol n’était ni argileux, ni asséché. Des marres fumantes crachaient de drôles de postillons : des déjections de géants lombrics terrés dans la vase selon Marcus. A en juger par la fréquence des crachats et leur étendue, ils devaient pulluler dans cette région. On en voyait par centaines à des kilomètres à la ronde.

Lorsque Karl voulu s’approcher d’une flasque pour voir à quoi ressemblaient ces animaux, Jade lui intima l’ordre de s’éloigner. On ne lui apporta pas d’explication, mais la frayeur dans le regard clair de l’impériale en disait long sur le danger que l’on prenait si l’on s’approchait trop.

Et puis il y avait les cristaux. Aux tailles variantes, de quelques centimètres à plusieurs mètres. S’étendant à pertes de vue, violettes et turquoises, ces immenses colonnes de verre opaque formaient une forêt figée dans le temps. Une brise lancinante venait caresser la surface de ces diamants fuselés. Dans leurs glissements, les vents provoquaient de légères vibrations qui, aux pieds des plus imposantes structures de silice, jouaient une mélodie froide et monotone.

Le cathorien, une fois de plus, voulu toucher une paroi de ces cristaux. Jade, une nouvelle fois, le réprima comme une mère lançait des injonctions à son enfant. Cette fois était celle de trop pour l’agente qui se tourna vers le spacien et lui décocha un regard noir :

« Scientifique, voulez-vous bien tenir vos terriens de compagnie tranquille ? »

À cette invective, Abelys de répondre dans un agacement insistant, défendant son honneur plus que les bêtises de son meilleur ami :

« Hé ! Nous ne sommes pas des animaux de compagnie ! »

Jade ne releva pas la remarque. Quelques pas plus loin, alors que Drefyus ouvrait la route pour une nouvelle voie à travers un champ plus dense, aux cristaux rapprochés, Jade vint se mettre au niveau du scientifique. La main sur sa ceinture, proche de son arme, elle adopta la cadence de son compatriote et, tout en scrutant les alentours, le questionna :

« De quelle génération sont-ils ? Demanda-t-elle, levant son menton en direction des deux terriens.

– De la troisième (répondit le scientifique, souriant et fier de partager – enfin – quelque chose sur son savoir), catégorie proto-sapienne sur 12 décennies.

– De la troisième ? Comment peuvent-ils être aussi éveillés ?

– C’est étonnant, n’est-il pas ? Ils sont différents des autres, je ne saurais expliquer pourquoi. Peut-être que le processus d’arasement n’a pas été respecté.

– Ce processus n’est-il pas strictement appliqué lors de l’implantation de nouvelles colonies d’humains sur Terre ?

– En toute logique, si. Mais, certains scientifiques bâclent les choses, en particulier dans leur région. Une colonie sur dix se retrouve généralement mise à sac par les hordes de squama, cela peut se comprendre. Quoiqu’il en soit, leur village est plutôt bien avancé socialement.

– Je croyais que l’arasement effaçait leur mémoire sociétale.

– Pas tout à fait. En réalité, nous laissons un certains nombres de sages à la première génération pour garder un lien avec eux. Nous appelons ces personnes les primeurs. Ensuite, lorsqu’ils meurent, les villages repartent à l’état sociétal initial.

« Il semblerait que les primeurs de leur village n’ait pas tout à fait respecté les termes du contrat et aient distillé une légère volonté de... d’ailleurs, je dirais, parmi les plus jeunes. Ces deux là, en particulier le mâle, ont une forte attirance pour l’étranger. C’est peut-être ce qui justifie leur maturité.