Nul ne saurait remettre en question ce fait : Mars était le coeur du système. Le centre névralgique de toute la civilisation humaine, tout peuple confondu. Spaciens, terriens, vénusiens, ceinturiens ou kuiperiens, des divisions extérieures ou intérieures, toutes les factions, toute forme de société, possédait un lien, de près ou de loin, avec l’astre que l’on surnommait la planète rouge.
Dans la petite navette de transport, le manque de place commençait à se faire sentir. De taille, Jade et Drefyus – originaires de Mars – dépassaient d’un buste au moins les autres habitants. À côté d’eux, si Marcus – qui était né et avait grandi dans l’espace – semblait paraître simplement plus ancien, les terriens Karl et Abelys avaient l’allure de jeunes adolescents, si ce n’est des enfants. Passé ces différences physionomiques, c’était un véritable jeu de regard qui s’était installé dans l’enceinte de la navette.
Abelys ne cessait de fixer Jade depuis des heures, telle une esthète captivée. Elle l’admirait à ne plus la quitter des yeux. Sa peau lisse, ses grandes jambes effilées, sa musculature digne d’un champion des arènes. Toute partie anatomique chez son homologue outre-espace était sublimée. Devant tant d’admiration, Jade était extrêmement gênée. Penchée sur les écrans de contrôle, la martienne faisait tout pour éviter le regard insistant de la petite humaine.
Drefyus avait dégagé le scientifique Marcus d’un revers de main. Usant de son autorité d’agent impérial, il avait envoyé le vieil homme au rang de simple passager, à l’arrière, comme tout le monde. Cette preuve soudaine d’autorité et de flegme plu à Karl. Ce dernier observait les habits et accoutrements du militaire, essayant de deviner la manière dont on utilisait les armes qu’ils avaient à leur ceinture. Ce n’était ni des haches ni des couteaux. Rien de tranchant ni même de contondant. Seulement des sortes de petits appareils à angle droit avec un crochet.
Cela l’intriguant tellement qu’il ne put s’empêcher de poser la question :
« Hé ! Vous, là, monsieur de l’Empire.
– Tsk ! Quoi ? Répondit Drefyus, une veine sur le front, les mains scotchés aux manettes de commande.
– Comment fonctionne votre arme ?
– C’est un alesard, un déflecteur de rayons à particules énergétique condensé couplé à un amplificateur de lumière par émission stimulée de radiation. En pressant la détente, un rayon sort depuis le tube de condensation et forme un faisceau d’énergie compactée, du canon à la cible, désintégrant toute forme de matière sur son chemin. D’autres questions, petit ? »
Karl afficha un visage de stupéfaction. Il n’avait absolument rien compris mais ne manquait pas d’être subjugué par tant de complexité. Abelys, qui avait entendu d’une oreille distraite, ne manquait pas de grimacer devant tout ce charabia. Venait-il seulement de parler leur langue ? Ils n’eurent pas le temps de poser plus de questions, Jade s’était retournée. Sa voix suave et sévère se répercutait sur les coursives comme un milliers de lames de rasoirs. Le charisme impressionnant qu’elle dégageait fit rougir la fille Lombard :
« Monsieur Physal, votre trajectoire pointe bien sur la banlieu de Newscew ?
– Euh, oui ! Nous nous rendions à la capitale pour interpeller la Législature sur les…
– Changement de programme (coupa-t-elle), on va légèrement dévier vers Syrtis Major, accrochez-vos ceintures.
– Syrtis Major ? Mais, c’est en territoire Arésien !
– Exactement. Vos ceintures ! »
Marcus se précipita dans un siège, aussitôt suivi de Karl et Abelys. Ils se sanglèrent – les deux originaires de la Terre sans réellement savoir pourquoi – et Jade pût enclencher une manoeuvre de déviation. Tout à coup, le module fut propulsé sur une autre trajectoire, compressant les thorax de tout le monde dans l’appareil. Jade et Drefyus ressentirent un faible picotement, habitués à bien pire dans leur quotidien. Marcus le spacien grimaça en serrant les dents. Quant aux deux autres, ils hurlèrent de douleur, peu habitués à recevoir autant de force G.
Après trois secondes cauchemardesques, le vaisseau se stabilisa. Jade se leva et vérifia plusieurs données métriques sur un appareil en hauteur. Machinalement, elle tira vers elle un intercom relié par un câble filaire et modifia quelques informations en bidouillant des paramètres sur un écran tactile. La petite navette de transport reçu alors une transmission extérieure : dans l’écran, face au cockpit, on pouvait voir le visage d’une femme blonde aux yeux bleus, la quarantaine d’année dépassée, une pointe de vigueur dans sa voix :
« Nom d’un petit formicien, Jade Alina et son coéquipier de l’avant-garde impériale. Cela fait plusieurs heures que j’attends votre rapport de mission. Je peux savoir ce qu’il se passe là haut ?
– Capitaine Imionn, toujours un plaisir.
– Mais moi de même, moi de même. Renchérit-elle, un faux sourire sur ses lèvres pincées.