Quelques jours après les retrouvailles, le petit monde que formait l’équipage de l’Ankhatar s’était retrouvé. Les tests médicaux s’étaient avérés corrects pour chacun d’entre eux, y compris pour Jimmy. Ce dernier avait eu l’épaule ouverte et subi quelques complications. Heureusement la médecine réputée des tritoniens était capable de soigner même les blessures les plus graves.

La reconstitution de la chaire avait longtemps été une technologie qu’ils se gardaient de partager. Aujourd’hui, de nombreuses factions venaient étudier les savoirs faires des croisés. C’était le cas du Syndicat qui avait un lien particulier en cela qu’ils étaient les principaux fournisseurs de biens de consommation et de matières premières pour l’ordre religieux. Ainsi, une paix relative s’était installée entre les deux groupes depuis la Grande Guerre, primant les accords plutôt que les conflits.

On parlait peu de la guerre au Syndicat, si bien qu’on l’avait presque oubliée. Si dans les systèmes intérieurs on se préoccupait plus d’armer les nations et se préparer à une bataille – qui n’arriverait sans doute jamais – dans les extérieurs, il en était tout autre. L’on préférait se concentrer sur les gains et les profits. L’argent seul était une divinité à part entière.

Mais ce status-quo n’était qu’un leurre pour les autorités syndicales. Triton avait cela de particulier qu’elle était un symbole de l’union collectiviste. Lorsque l’Ancien Empire rassembla ses maisons et proclama les accords de la Pax Carba, ce fut sur le sol de Triton. Lorsque Mahan Valoran, martyr de l’ère trine, visionnaire incontesté et figure de l’entrenation, se dressa face aux oppresseurs et annonça sa rébellion, ce fut sur Triton.

Enfin, lorsque les Groupe-alliers se rassemblèrent et s’unirent autour de la même bannière, autour de la finance – là encore – ce fut sur Triton. Triton était donc un monde historique pour le Syndicat. Un monde occupé par un ennemi redoutable, impossible à déloger. A défaut de pouvoir s’en défaire, les présidents directeurs généraux successifs adoptèrent une stratégie d’intégration lente et insidieuse.

Les Croisés étaient loin d’être aussi dévoués à l’Empire qu’à leurs premières heures.

A ce propos, l’équipage de l’Ankhatar n’en rencontrèrent aucun au sanatorium. Ils se faisaient rares et discrets. Gabael jurait en avoir vu un, lui, et ne lâchait pas d’une semelle son acolyte, Nikolay, répétant sans cesse :

« Mais si, je t’assure, je l’ai vu. Il était grand et vêtu de blanc ! Il foutait les chocottes.

– Mais oui, (lui répondit l’autre, essoufflé), et moi j’ai pris le thé avec un sélénien. Arrête-donc de dire des bêtises et vient m’aider avec cette cargaison. »

La cargaison en question : des vivres et du matériel de survie pour leur prochain voyage. Ils chargeaient actuellement l’Ankhatar – qui était à quai. Depuis le sol, le transporteur de fret s’érigeait comme une tour autour de laquelle s’enroulait un léger anneau de métal. Le bâtiment pointait sa proue vers le ciel, l’équipage évoluait de bas en haut, toujours. C’est ainsi que l’on naviguait à gravité artificielle lors des phases de propulsions. Le reste du temps, la gravité se trouvait dans l’anneau central, sinon nulle part ailleurs.

Angg laissa tomber deux énormes caisses de métal remplies de rations de survie sous les yeux ébahis de Nikolay. La force de cet ancien militaire au service de la Fédération n’était plus à prouver. L’homme de main lança un regard frimeur vers les petits corps frêles devant lui. Gabael, ronchon, le désigna d’un coup de menton :

« Pas besoin, regarde-le, à lui tout seul il peut ravitailler toute la bordure. »

Alors que les deux pilotes partageaient ce postulat, Dan Lexu et Frida s’avançaient vers l’écoutille latérale. Frida, les poings sur les hanches, terminait une conversation. Dan l’écoutait attentivement. Lorsque les deux officiers étaient ensemble, une tension pouvait se sentir. C’était presque palpable dans l’air. Tandis qu’ils discutaient, le docteur Jolience les suivait, les mains dans le dos, observant les alentours. Il se frotta le nez du bout de l’index, ennuyé par la scène.

« Capitaine, je sais reconnaître une technologie Varm quand même. Râlait-elle.

– Tu sais bien que ce n’est pas ce que je voulais dire. Là, c’est clairement l’oeuvre d’une entité différente. Peut-être un proto-missile datant de l’ère Trine ? De la Grande Guerre ?

– Impossible (interjeta le docteur derrière eux), aucune trace de cet appareil n’a été détectée. S’il s’agit bien d’un missile, alors il utilise une technologie furtive contemporaine. Il se pourrait même qu’il ait été lancé dans notre année stellaire.

– Quoiqu’il en soit, c’est du passé et cela relève de votre autorité à présent. Merci infiniment de nous avoir secouru et d’avoir pris soin de notre équipage.

– Continuez à payer vos cotisations capitaine, et je serais ravi de vous secourir même jusqu’au centre héliosien. »

Les deux hommes échangèrent une poignée de main virile tout en se bidonnant. Lorsque le docteur Jolience tendit sa main vers Frida, elle resta fixée sur la paume tendue vers elle. Le docteur effaça lentement son sourire tout en envoyant un regard interrogatif vers Dan Lexu. Ce dernier, ne sachant quoi dire, leva les sourcils :

« Tout va bien, Frida ?