Ses pupilles dilatées cherchaient un repère dans la pièce aussi blanche que l’ivoire. Au dessus, de vagues formes opaques étudiaient ses moindres mouvements. La dernière chose dont se souvenait Frida, c’est de la torpille qui passait à quelques mètres de l’Ankhatar, après avoir baissé la commande d’impulsion électromagnétique. Au delà de ce souvenir, le noir complet. Rien qu’un vide insondable.
Ses paupières batifolaient, essayant d’atténuer la brûlure dans sa rétine que bombardaient les particules de lumière. Elle était allongée sur un lit au tissu épais et dur. Le premier objet que sa main vint attraper fut un solide accoudoir en simili-cuir blanc. Ses articulations étaient douloureuses et ankylosées. Une voix floue se fit entendre dans le fond de ses oreilles. C’était incompréhensible. Son esprit était noyé dans un épais nuage vaporeux.
Après quelques minutes à se battre pour émerger, elle put discerner clairement deux hommes, debouts, face à elle, de chaque côté de son lit. L’individu à gauche était plus âgé, aux cheveux grisonnants et à la mine sereine. Le second était un jeune homme élégant, coiffé comme un cadre et imberbe, à la peau blanche. Ils portaient tous deux une épaisse combinaison transparente par dessus leurs vêtements seyants.
Ce fut le plus vieux qui parla en premier, d’une voix rauque et grave :
« Madame Lancier, est-ce que vous m’entendez ?
– Je… Oui. Je vous entends.
– Bien. Je suis le docteur Jolience et voici l’enquêteur Agunard. Vous êtes dans le sanatorium de Triton. Nous avons spatiotracté votre navire depuis la tri-orbitale, tiers intérieur.
– La… Quoi ? C’est impossible (gémit-elle, tentant de se redresser).
– Je vous en prie, restez allongée.
– Nous devrions être dans le saturnien. Ou peut-être même le jupitérien.
– Madame Lancier, vous rappelez-vous de ce qu’il s’est passé ? L’institut scientifique aimerait comprendre ce qu’il est arrivé à l’Ankhatar. Avez-vous été attaqués par des pirates ? »
Frida se redressa fébrilement avant d’examiner la pièce dans laquelle elle se trouvait. c’était une chambre d’hôpital de ce qu’il y avait de plus classique. Quelques appareils affichaient ses données biométriques, une porte ouverte laissait entrevoir un couloir silencieux. Une fenêtre aux coins arrondis laissait entrer une faible lueure de l’extérieur. Dehors, il y avait Triton. Elle n’avait jamais posé les pieds sur cet astre. Triton ; on évitait de se poser sur Triton, dans le meilleur des cas.
Cette lune de Neptune était réputée pour abriter un groupe religieux connu sous le nom des Croisés Tritonniens. Ces derniers avaient jeté leurs dévolus sur un ancien empereur canonisé du nom de Puntific Ier, des premières dynasties datant de l’ère Trine. Ils appliquaient à la lettre les 57 préceptes scientifiques de leur maître et se tenaient à l’écart du Conciliat. Ce faisant, ils demeuraient l’une des rares forces majeures représentants de l’Empire en territoire syndiqué.
Frida recentra son attention sur les deux hommes qui l’interrogeait :
« Où sont les autres (demanda-t-elle) ?
– Tous les membres de votre équipage vont bien, rassurez-vous. Cependant, nous avons besoin de savoir ce qu’il s’est passé là haut. Madame Lancier, vous souvenez-vous de quoique ce soit ?
– La nuit. Je me rappelle de la nuit qui entoure le vaisseau. »
Elle laissa son regard se perdre dans un coin de la pièce. Les deux hommes échangèrent un air dubitatif, conscients tous deux qu’ils risquaient ne rien obtenir d’elle au premiers instants du réveil. Dans leurs dossiers, Frida était référencé comme un élément indispensable dans les expéditions à l’extérieur du système. Elle avait de l’expérience, mais un léger problème avec l’autorité. On l’avait assignée aux transports de Tholine pour la responsabiliser, jouant sur les émotions pour éviter qu’elle ne se rebelle.
La tholine – ou les ensembles tholins – étaient des matériaux d’une importance capitale dans le système, autant que ne pouvaient l’être les molécules d’eau ou le Solarium. Il s’agissait de composés organiques capables d’ensemencer les astres et contrôler les processus de terraformations. Nourriture capitale pour la chimie prébiotique, elle pouvait être renforcée et vitaliser les sols des astres morts, générant ainsi l’initiation d’un premier cycle de vie sur une surface donnée.
Cette matière, bien qu’on en trouvait un peu partout, était précieuse et coûteuse. Elle avait joué un rôle crucial dans la colonisation de l’espace et restait encore aujourd’hui utilisée par de nombreux colons. Frida, impliquée dans le transport de cette matière, se tennait alors à carreaux et évitait de contredire les ordres de ses supérieurs, préférant livrer la matière de la vie et ravaler son ego plutôt que de provoquer de terribles catastrophes.