Dans un dernier soubresaut de poussée plasmique, l’aigle impérial se glissait à travers les voies de lancement stationnaires. De l’extérieur, leur appareil paraissait minuscule face au débarcadère de Hallbearn. Les immenses hangars se dressaient telles les bouches d’anciens titans, avalant et recrachant le trafic aérospatial dans un spectacle linéaire, interminable va et vient de métaux criants. Les structures spatiales se différenciaient comme elles se ressemblaient. Certaines étaient effilées, comme des tours. D’autres plus trapues, plus brutales.
A leur arrivée, Jade et Drefyus n’eurent aucun protocole d’accueil diplomatique. Seul un vieillard daigna leur indiquer les quartiers de la caste dirigeante. Ils étaient à plusieurs minutes en dockerique ; des heures, pour y aller à pied. Bien évidemment, ce moyen de transport à propulsion magnétique sur rail, permettant de voyager de quartier en quartier, n’était pas ce qu’il y avait de plus économique. Les deux agents se regardèrent, hésitants, mais acceptèrent de perdre quelques de leurs crédits personnels pour rendre visite à Moon Kapor.
C’est trente minutes plus tard qu’ils se présentèrent devant le quartier général du gouverneur de la station. Un garde armé d’une tenue entièrement noire vérifia mollement leur identité avant de leur indiquer le bureau de monsieur Kapor. Ils suivirent quelques couloirs, seuls. Quelques échanges de regards circonspects plus loin, ils arrivèrent devant l’antre de leur hôte. Le battant de la porte magnétique s’ouvrit de bas en haut, dévoilant le repère de l’administrateur.
La pièce était rectangulaire, aussi large qu’un hangar de frégate. Drefyus entra en premier, sans montrer le moindre signe de crainte. Au fond, à plusieurs mètres devant eux, un petit homme était assis face à une baie vitrée. Sur sa tête, un turban au reflets grisés faisait office de coiffe. Il se tourna pour dévoiler un visage lisse, aux teintes brunes et sombres. Il brillait une étrange forme de maquillage mat sur sa peau. Fichée en plein milieu de sa tête, une moustache solitaire tirée d’une joue à l’autre surlignait un sourire mesquin.
Jade n’eut pas le temps de soupirer devant tant de ridicule. Une petite voix nasillarde s’échappa des lèvres du petit monsieur :
– Durant des millions d’années, la nature a façonné l’être humain de telle sorte qu’il puisse être doté d’un instint de survie inégalé. Notre cortex est assez évolué pour différencier une menace d’une proie facile. Et pourtant, malgré toutes ces évolutions, le Dominium, dans sa sagesse la plus éternelle, décide d’aller réveiller les derniers prédateurs capables de nous éradiquer par la simple… pensée. (ses épais sourcils vinrent pincer son nez dans un air agacé)
« Un jour, on a récupéré l'un de mes hommes de l'autre côté de Serenis. Il est revenu tellement fou qu'il s'est arraché les yeux avant de les manger. Le seul moyen d'arrêter sa souffrance fut de mettre un laser sur sa tempe et lui faire fondre le crâne. Le lendemain, il se réveilla amorphe malgré l’état de mort cérébrale et attaqua le personnel médical, contrôlé par des impulsions à distance générées par je ne sais quelle magie. Alors dites-mois… (une veine apparut sur son front, la courtoisie était autant illusoire que sa colère était grande)
« Dites-moi comment vous voulez que je reçoive deux imbéciles d’explorateurs impériaux de retour d’un petit pic-nique chez ces abominations de sélénites ? »
Drefyus se tourna vers Jade qui écoutait, impassible, derrière lui. Il fronça les sourcils comme pour lui demander un conseil mais n’eut comme réponse de sa collègue qu’un haussement d’épaule. Puisqu’il était entré le premier, ce serait à lui d’assumer la discussion. Il fit un pas en avant, bombant le torse, et déclara :
« Nous sommes les agents Cobernick et Alina, dépêchés sur Joveah pour une mission de la plus haute importance concernant les affaires des pluies noires en bordure de…
– Blah blah blah (interrompit leur interlocuteur) ! Venez-en au fait je vous en supplie et épargnez-moi les détails.
– Monsieur Kapor, je…
– Moon Kapor ! Il n’y a pas de “monsieur” qui tienne. Juste “Le” Moon Kapor suffira.
– Fort bien, Moon Kapor (répéta Drefyus plus bas, serrant les dents). Nous sommes venus ravitailler nôtre appareil en Solarium et profiter d’une fenêtre de tir en direction de Mars depuis votre station.
– Mais bien sûr ! Et puis quoi encore, vous ne voulez pas emporter quelques cuves d’oxygène avec vous, tant que vous y êtes ?
– Moon Kapor, nous sommes ici sous mandat de l’Ordonnator, vous devriez faire preuve de diplomatie à notre égard.
– De diplo… Ha (s’entruchant de rire) ! Comment osez-vous ? Qui me dit que vous n’êtes pas contaminés par ces abominations de sélénites ?
– Ne vous en faites pas, les appareils de l’ISA nous ont protégé de toute interférence. Nous sommes tout ce qu’il y a de plus humain. Aucun télépathe ne contrôle nos pensées, je peux vous le garantir.
– L'ISA ? J'emmerde l'ISA ! Regardez autour de vous, ici il n'y a qu'une bande de ferrailleurs et de matelots de l'espace, aucun d'eux n'a les moyen de se payer des technologies de l'ISA et vous venez vous vanter devant moi ? »
Drefyus observa le luxe surabondant de la salle, la richesse suintait par tous les hublots, par toutes les coursives intermédiaire. Cet homme avait de l’argent et ne partageait pas avec sa classe ouvrière ni sa masse salariale. Drefyus fronça légèrement les sourcils, voyant bien que le gouverneur assis au fond de la pièce se moquait de lui et ne cherchait que le conflit avec les agents impériaux.