Hallbearn était une station en orbite autour de la Terre, formée de centaines de modules, liés les uns aux autres sans réelle cohésion. Les différentes parties de la cité étaient enchaînées les unes aux autres par d'immenses câbles, ceux-ci se tordaient et s'étiraient au rythme des va-et-vient des vaisseaux, au gré des arrimages ou des navires qui prenaient le large. Elle était là depuis plus d'un millénaire et formait une chape de métal au dessus de la croûte terrestre.
Chaque micro-impulsion de chaque élément de cette immense toile d'araignée appliquait une nouvelle force à la structure. Les mouvements se répercutaient sur toute l'armature de la station. De gigantesques piliers, à l'intérieurs desquels on avait pris soin d'y mettre des ascenseurs, maintenaient le squelette de cette merveille spatiale. Partout, des poussées, contre-poussées, dépressurisation, jets d'airs, expulsions de déchets et de matières, partout, la forme dansait, s'étendait, se contractait. Tel un nénuphar dans la voûte céleste.
De maintenir tout cela en place, il s'agissait d'un travail de titan. Des femmes et des hommes s'attelaient jours et nuits à garder la charpente de fer stable et sur la bonne orbite. A une distance suffisante pour rester dans le champ gravitationnel de sa planète. L'on envoyait des techniciens dans le vide souder des tôles de fer, appliquer des grillages de protection, relever les mécanismes hurlants de la carlingue.
Lorsqu'un débris fusait vers l'acropole à plusieurs centaines de kilomètres par heures, il se faisait renvoyer par des aimants positionnés stratégiquement autours de la structure. Tout avait été conçu pour que l'éphémère puisse durer éternellement. Et cela fonctionnait. Au rythme des vents solaires, la communauté de la cité spatiale de Hallbearn tourbillonnait telle une toupie autour de son astre tellurique.
« Suivez-moi, je vous prie. »
Karl et Abelys n'avaient jamais vu telle splendeur. Ils étaient émerveillés à chaque instants. De la soupape de sécurité à l'ouverture automatiques des portiques, leurs regards s'éblouissaient comme des enfants devant un spectacle de machinistes.
Marcus leur avait tout expliqué. Cela faisait plus de quatre heures qu'ils étaient dans le module de décollage et discutaient du monde qu'ils n'avaient jamais connus. Il leur avait expliqué en essayant d'omettre le moins de détails possibles et de répondre à chacune de leurs interrogations. Lorsqu'il parlait de propulseurs plasmiques, de bottes magnétiques, d'énergie cinétique et de vents solaires, les deux terriens l'inondaient d'un milliard de questions.
Ensuite, il leur avait parlé de la raison pour laquelle il avait choisi les habitants de Cathor :
« En tant que spaciens, nous avons un faible brassage génétique. Au fil des générations, nos corps perdent des gènes primordiaux et se dégradent. Sur Terre, les humains sont robustes. Leur squelette est solide et n'est pas sujet au rongos – une terrible maladie qui détériore notre santé à mesure que le temps passe.
– Pourquoi se dégradent-ils ainsi ? Avait alors demandé Abelys.
– Car nous ne sommes pas soumis à la même gravité que sur Terre. Lorsqu'ils ne subissent pas de force, les os ne se reconstituent pas, le souffle s'affaiblit, les muscles s'atrophient. On les perd de façon irréversible. C'est le cas de tous les spaciens.
« Certains compensent cela par la pratique d'activités sportives, d'autres ont des vaisseaux capables de générer une force gravitationnelle similaire à la Terre. Il y en a même qui changent leurs tissus en fibres synthétiques.
« Mais lorsque l'on vit à l'écart des capitales, générer de telles ressources est coûteux en énergie et en argent. Nous sommes donc obligés d'avoir recours à un renforcement de nos capacités par la voie génétique.
– Alors, vous étiez devant notre village, la gravité de la Terre ne vous a pas écrasé ?
– Nous faisons partie d'un groupe spécialisé, membres de l'Institut Scientifique Aérospatial. Notre cellule se forme depuis des mois à aller sur Terre. C'est grâce à notre entraînement intensif et aux renforcements de nos os que nous avons pu faire illusion.
– On aurait pu refuser de venir ! Glissa Karl.
– En effet, et nous avons eu de la chance que vous soyez si coopératifs. Mais rassurez-vous, les lois nous interdisent de faire preuve de violence ou de quelconque menace. Nous avions simplement d'autres moyens peu... conventionnels dirons-nous.
– Qu'auriez-vous fait, si nous avions refusé de prime abord ? Se risqua Abelys, intriguée.
– Madame, nous aurions endormi tout le village. »
C'était lorsqu'ils arrivèrent dans le sasse de dépressurisation que les villageois terriens comprirent réellement leur vertige. Ils flottaient dans l'air d'une cabine aux murs grisonnants, accompagnés de leurs nouveaux hôtes. Leur tenue jurait avec le costume blanc des hommes de l'espace. Eux étaient vêtus de tissus et de feutrines salies aux couleurs ternes, maintenus par des lanières de cuir et des crochets de métal.