
Quelque part, aux confins du système solaire, entre l'orbitale kuiperienne et l'extra-panathénaïque, planait en silence un transporteur de fret. Silencieux, le vaisseau fendait l'espace, s'élançant de toute sa longueur. A sa proue, une antenne de plusieurs dizaines de mètres de long. Derrière la cabine de pilotage, les quartiers des officiers. Puis, les modules de vie commune et de loisir tournoyaient autour de l'axe principal.
À l'arrière, des réacteurs plasmiques surpuissants crachaient une infernale traînée bleuté. La percée du bâtiment géant s'effectuait dans un silence assourdissant. Dans l'espace, personne n'entendait le vacarme fracassant des réacteurs. Si une atmosphère pouvait témoigner du vrombissement des moteurs, il ne fait aucun doute qu'aucune oreille n'aurait pu sortir indemne d'un tel niveau sonore d'énergie propulsée.
Dans le vaisseau, le calme était tout aussi relatif, les multiples couches d'isolations ne laissaient passer qu'un timide bourdonnement. Dans la salle de pilotage, on n'entendait que le bip répétitif d'un voyant lumineux. Quelque part, au fond de la pièce, un homme à la peau bronzée ronflait, la tête posée sur son siège, en arrière. Les bras ballants, il n'était pas réveillé par les tapotement du clavier que l'on entendait plus loin.
L'équipage de l'Ankhatar n'était pas encore réveillé. Les femmes et les hommes à bord s'étaient accordés pour garder un rythme de sommeil universel. Lorsque tout le monde dormait, seuls quelques équipiers étaient de garde. Souvent, c'était Frida l'ingénieure, et Angg l'oiseau de nuit, qu'on laissait sur le pont. Cette fois ci, les jeunes recrues Gabael le dormeur et Nikolay qui se chargeait de la garde.
Ce dernier, justement, venait de perdre à une partie d'échec contre l'intelligence artificielle embarquée. Frustré, il frappa contre le boîtier de l'écran et cracha une immense fumée blanche de ses narines. On l'entendait grogner :
« Et allez ! Encore battu par cette maudite machine ! »
Gabael, sursautant, failli s'étrangler avec sa salive et se redressa rapidement. Il humidifia ses lèvres d'un coup de langue et observa les alentours avec des petits yeux de rongeur. Essuyant avec le plat de son bras un filet de bave qui coulait sur sa joue, il se tourna vers son collègue.
« Encore là dessus ?
– C'est ce jeu, il me hante !
– Tu te bats toujours contre Mia ?
– Ouais, elle ne veut pas lâcher l'affaire. C'est comme si elle lisait dans mes pensées, c'est infernal je suis sûr que la machine triche.
– Eh Nik, tu devrais commencer par la considérer un peu plus. Ce n'est peut-être qu'une intelligence artificielle, mais c'est une personne à part entière.
– Merci, Gabael, répondit une voix féminine à travers des hauts-parleurs. »
Gabael se mit à rire. Il avait une barbe mal taillée et les ongles salis par les huiles de moteur. Son camarade glissa jusqu'aux leviers de commande de l'appareil. Il fumait une vapette aux odeurs citronnées, bien que cela soit interdit dans la plupart des vaisseaux, le leur était suffisamment bien aéré pour qu'il se le permette. Il manipula quelques leviers et mécanismes et observa son écran recouvert de notifications et de publicités.
« Bon sang tu pourrais nettoyer un peu aussi ! Râla-t-il en évacuant tous les onglets d’un geste de main.
– On vient de passer à côté de Galileus III, c'est pour ça qu'on reçoit autant de spam.
– Ces abrutis de capitalises ne savent pas s'arrêter ! Franchement, comme si en plein milieu de notre vol interplanétaire, on allait se dire : chouette, un nouveau modèle de Jetpack, je vais dévier ma trajectoire – que j'ai mis des mois à stabiliser – et gaspiller des années de cellules énergétiques juste pour trois minutes de plaisir. Non. Juste, non !
– Ha ! Ha ! Tu devrais te détendre, c'est plutôt un kinébot qu'il te faudrait.
– J'en ai assez de ces colons. Ils se croient tout permis et tout ça parce qu'ils ont construit de belles stations dans l'espace et profitent des bonnes choses à dériver on ne sais où. Et qui c'est qui trinque pendant qu'ils se grillent les fesses sous les néons solaires ? C'est le Corps !